Et presque aussitôt sauta sur le pont, à côté de Bokel tout essoufflé, un marin qu’il reconnut avec terreur.
C’était le loustic Filandru, patron de la chaloupe qui avait amené les passagers.
Le mauvais plaisant vint se camper sous le nez du tailleur et, tout ricanant:
—Eh! eh! fit-il, nous y venons donc à la marmite du bord, mon boulot?
Puis, ce fut un gros éclat de rire accompagnant encore ces paroles:
—Bon bouillon! bon bouillon!
Nous ne jurerions pas que l’épithète de «vil maraud!» dont il s’était servi à sa première rencontre avec Filandru, ne monta pas aux lèvres indignées de Bokel; mais il la retint au passage. En somme, ce grossier personnage, qui ne voyait en lui qu’une sorte de gîte à la noix, venait de lui sauver la vie, et puis, il faut l’avouer, sur ce pont de vaisseau où Filandru était, pour ainsi dire, chez lui, le tailleur avait perdu tout à coup la majeure partie de cette superbe qu’il montrait sur le solide plancher des vaches. Disons aussi que Filandru, rappelé par son devoir de patron de la chaloupe, qu’il s’agissait maintenant de hisser à bord, avait immédiatement tourné le dos à sa victime.
Grâce à la lettre de M. de la Morpisel, qui réclamait, en faveur de ses protégés, l’intérêt du commandant, beau-père, gendre et fille obtinrent des hamacs dans un petit coin à part du bâtiment, tout encombré de troupes et d’émigrants. Dumouchet, s’il l’avait voulu, aurait pu partager ce bien-être relatif, mais, un peu agacé par la persistance de Bokel à parler du succès assuré de son gendre, il s’était retiré à l’écart, traînant après lui ses sacs de provisions farineuses.
—J’aurais mieux fait de le garder sous l’œil, pensa le tailleur, regrettant de ne pas s’être opposé à cette séparation.
Rompu qu’il était par le long et harassant trajet de la diligence qui l’avait amené de Paris à destination, le tailleur, bien que non coutumier du hamac, dormait profondément quand il fut tiré de son sommeil par un certain mouvement de balançoire bien accentué que venait de prendre son hamac. C’était le roulis de la Méduse qui, après avoir levé l’ancre, se mettait en route.