—Tenez, mettez-vous là, entre votre future et moi, me dit tout bas Touriquet en me guidant vers un fauteuil.
A quoi, il ajouta cette recommandation:
—Soyez aimable, galant et très-spirituel... mais pas de gros mots, ni rien qui sente la caserne ou la brasserie... Choisissez vos phrases dans le dix-huitième siècle; époque Louis XV de préférence... on savait alors badiner sans offusquer le beau sexe.
Il fut interrompu dans ses excellents conseils par la voix de madame Nubadar qui disait:
—Allons, hue! Touriquet, chacun devant son râtelier et pensons à jouer des mandibules.
—Hein! quel français! me murmura encore mon ami. Comme on devine bien tout de suite qu’on est en présence d’une étrangère... Je sais bien qu’au fond, on finit par comprendre ce qu’elle veut dire, mais, entre Bossuet et elle, comme langage, on est forcé de constater une différence regrettable.
Touriquet ne m’avait pas trompé en m’annonçant qu’à l’hôtel Nubadar on faisait large chère. Avec une profusion orientale, il y avait tout un régiment de plats qui laissaient le choix aux convives. La preuve en est qu’à peine fûmes-nous assis, la voix d’un homme (celle de l’officier de bouche, à ce que m’apprit Touriquet) prononça respectueusement ces mots:
—Que faut-il servir à ces dames? Bifteks, côtelettes, rognons sautés... C’est aujourd’hui le jour de l’esturgeon à la Rossini... Je ne saurais trop le recommander.
—Donne-nous de tout, mon fiston, nous patienterons pour le reste, commanda madame Nubadar.
Que vous dirai-je? J’avais le cœur qui battait à me rompre la poitrine. J’aurais voulu parler: impossible, la langue me plaquait au palais; impossible aussi de manger: ma gorge contractée n’aurait rien laissé passer.