Cette inertie de ma part fut sans doute taxée d’indifférence et fut cause que le commencement du dîner demeura froid. Pour couvrir ce silence glacial, Touriquet s’efforçait de jouer des mâchoires avec un fracas infernal. Enfin j’entendis de petits rires qui, j’en suis certain, avaient pour but d’éveiller ma gaîté, de me mettre à mon aise, de fondre ma timidité.
—Chouette fricot!!! s’écria complaisamment madame Nubadar, voulant me fournir l’occasion d’une réplique, d’un mot flatteur pour le repas qu’elle nous offrait, d’un éloge de son cuisinier.
Mais non. J’étais d’autant mieux paralysé par l’émotion que plusieurs fois, j’avais senti la douce main de Clarisse effleurer la mienne.
—Mais parlez donc, animez le dialogue, dites n’importe quoi... mais, vous savez, rien qui sente la caserne, me soufflait Touriquet.
Et comme je restais de marbre:
—Au moins, récitez-leur une fable, ajoutait-il.
Rien! la crainte m’étranglait.
En véritable ami dévoué, mon voisin cherchait à me galvaniser.
—La petite vous dévore des yeux, me murmurait-il. Elle est littéralement pendue à vos lèvres... Vous lui débiteriez seulement l’alphabet, qu’elle boirait le son de votre voix.
Mais ces encourageantes paroles ne faisaient que redoubler mon émoi, sans me délier la langue.