—Ah! vraiment?
—Parle, parle, pauvre ami, ouvre ton âme à monsieur, crièrent les deux jeunes gens qui, connaissant le genre d’infortune du concierge, prenaient plaisir à la lui faire raconter.
—Alors, monsieur veut bien m’écouter?
—Je bois vos paroles, Calurin, je les bois, déclara Borax avec empressement.
—Voici donc mon histoire: Figurez-vous que tant que ma femme était demoiselle, elle était rongée par ce désir: «Etre mère!!» Moi, je lui répondais: «Tu peux t’en fier à moi, je suis du Midi»; et, aussitôt le mariage fait, je me suis si bien appliqué à lui tenir ma parole, que j’ai réalisé onze fois ce vœu de ma femme d’être mère.
—Onze enfants! c’est une heureuse réussite, car les familles nombreuses sont bénies du ciel, déclama le charlatan.
—Il paraît que le père n’est pas compris dans la bénédiction, car je n’ai jamais été plus malheureux. Bref, les onze petits, ma femme et moi, ça fait treize à table. TREIZE!!! Comme mon épouse est très-superstitieuse, elle m’envoie, à l’heure des repas, balayer la maison pour éviter un malheur. Alors je trompe ma faim en cirant mes escaliers et en me disant: «On me gardera ma portion.» Pas du tout! j’ai enfanté onze petits ogres, qui mangent même le vert des artichauts. De sorte que je périrais de faim sans mademoiselle Madelon, la cuisinière de M. Ribolard, qui veut bien me soulager quelquefois d’une côtelette égarée de la table de ses maîtres.
—Triste! triste! triste! répéta Borax en affectant un air désolé; mais, mon cher monsieur Calurin, l’avenir vous réserve un moyen pour n’être plus treize à table.
—Lequel? s’écria le concierge plein d’espoir.
—C’est d’être quatorze. Espérons que vous aurez un douzième enfant.