Se rappeler aussi les Âmes du purgatoire. La demi-teinte tournée est évidente dans les figures du bas et les touches qui reviennent dessiner les traits. L'esquisse du tableau devait être bonne pour mettre à même de faire le tableau ainsi et à coup sûr. Chercher dans l'esquisse et aller sûrement dans l'exécution du tableau.
—Le soir, après dîner, parti par un beau soleil, pour aller chez Braekeleer; admiré, en remontant sa rue, de magnifiques chevaux flamands, un jaune et un noir.
Vu enfin la fameuse Élévation en croix: émotion excessive! Beaucoup de rapports avec la Méduse... Il est encore jeune et pense à satisfaire les pédants... Plein de Michel-Ange. Empâtement extraordinaire. Sécheresse qui touche au Mauzaisse, dans quelques parties, et pourtant point choquante. Cheveux très sèchement faits dans des têtes frisées, dans le vieillard à tête rouge et à cheveux blancs qui soulève la croix en bas à droite, dans le chien, etc.; n'est point préparé par la demi-teinte. Dans le volet de droite, on voit des préparations empâtées comme celles que je fais souvent et le glacis par-dessus, notamment dans le bras du Romain, qui tient le bâton, et dans les criminels qu'on crucifie. Encore plus probable, quoique dissimulé par le fini, dans le volet de gauche. La coloration a disparu dans les chairs, dont les clairs sont jaunes et les ombres noires. Plis étudiés pour faire du style, coiffures soignées. Plus de liberté, quoique d'un pinceau académique, dans le tableau du milieu, mais entièrement libre et revenu à sa nature, dans le volet du cheval, qui est au-dessus de tout.
Cela m'a grandi Géricault, qui avait cette force-là, et qui n'est en rien inférieur. Quoique d'une peinture moins savante dans l'Élévation en croix, il faut avouer que l'impression est peut-être plus gigantesque et plus élevée que dans les chefs-d'œuvre. Il était imbu d'ouvrages sublimes; on ne peut pas dire qu'il imitait. Il avait ce don-là, avec les autres en lui. Quelle différence avec les Carrache! En pensant à eux, on voit bien qu'il n'imitait pas; il est toujours Rubens.
Cela me sera utile pour mon plafond[17]. J'avais ce sentiment quand j'ai commencé. Peut-être le devais-je aussi à d'autres? La fréquentation de Michel-Ange a exalté et élevé successivement au-dessus d'eux-mêmes toutes les générations de peintres. Le grand style ne peut se passer du trait arrêté d'avance. En procédant par la demi-teinte, le contour vient le dernier: de là plus de réalité, mais plus de mollesse et peut-être moins de caractère.
Le soir, Braekeleer, qui m'avait dit qu'il lui serait impossible de me faire revoir les tableaux le lendemain, qu'il avait une partie, je ne sais quoi, est revenu, s'étant ravisé, je crois, sur ce que d'autres lui auront fait sentir que je méritais qu'on se dérange pour moi; est revenu, dis-je, me chercher pour passer la soirée avec ses amis les artistes et me promettre qu'il me mènerait derechef le lendemain.
Achevé la soirée avec M. Leys[18], un autre peintre et un amateur. Ils m'ont reconduit à mon hôtel des Pays-Bas.
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Malines, dimanche 11 août.—À Anvers. Vers dix heures, Braekeleer est venu me prendre pour retourner voir les tableaux de Rubens en restauration. Cet intarissable bavard m'a gâté cette seconde séance en étant sans cesse sur mon dos et ne parlant que de lui. L'impression d'hier soir, au crépuscule, avait été la bonne.