7 avril.—Concert de la princesse. J'étais à côté de Mlle Gavard et de son frère; il faisait une chaleur insupportable et une odeur de rat mort qui l'était de même. Cela a été d'une grande longueur. On a commencé par le plus beau; quoique cela ait nécessairement gâté le reste, on a du moins goûté tout du long et sans fatigue cette belle symphonie en ut mineur de Mozart; mon pauvre Chopin[282] a des faiblesses après cela. La bonne princesse s'obstine à jouer ses grands morceaux; elle y est encouragée par ses musiciens qui ne s'y connaissent point, tout artistes de métier qu'ils sont. Le souffle manque un peu à ces morceaux. Il faut dire que la contexture, l'invention, la perfection, tout est dans Mozart. Barbereau me disait chez Boissard, après ce beau quatuor dont je parle plus loin, qu'il a, plus encore que Haydn, la simplicité et la franchise des idées; c'est surtout par le souvenir qu'on l'apprécie. Il en met une grande partie sur le compte de la science, sans omettre l'inspiration; il dit que c'est la science qui fait tirer ainsi partie des idées.

Chenavard me disait, ce jour-là, qu'Haydn lui paraissait avoir le style comique, le style de la comédie; il s'élève rarement jusqu'au pathétique. Mozart, me disait S..., ainsi qu'Haydn, n'a pas mis la passion dans la symphonie. Ce dernier particulièrement, qui en a tant mis dans son théâtre, ne cherche dans la symphonie qu'une récréation pour l'oreille, récréation intelligente, bien entendu, mais point de ces élans sombres et violents qui sont presque tout Beethoven, lequel n'a jamais pu faire de théâtre[283].

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8 avril.—L'homme heureux est celui qui a conquis son bonheur ou le moment de bonheur qu'il ressent actuellement. Le fameux progrès tend à supprimer l'effort entre le désir et son accomplissement: il doit rendre l'homme plus véritablement malheureux. L'homme s'habitue avec cette perspective d'un bonheur facile à atteindre: suppression de la distance, suppression de travail dans tout.

Après avoir supprimé l'espace, mis à bon marché toutes sortes de substances qui servent au luxe et au plaisir d'une génération amollie, il ne reste plus qu'à décider la terre à répandre d'une main plus libérale ses antiques dons, source de notre vie même. Il est plus difficile de régler le cours des saisons que de creuser des montagnes et d'aligner sur des espaces considérables des monceaux de fer, voie expéditive qui rapproche les lieux et ménage le temps. Des philanthropes ont bien imaginé que la mécanique suppléerait quelque jour au caprice du vent et aux difficultés du sol pour donner libéralement au genre humain cette nourriture qu'il n'arrache à la terre qu'avec des sueurs, depuis qu'il a été jeté tout nu sur sa face, et depuis qu'il a renoncé à se procurer une chétive subsistance avec des arcs et des flèches, aux dépens d'autres chétives créatures qui trouvent, elles, sans les mêmes soins, quoique avec peine encore, la nourriture...

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9 avril.—-Détestable concert à Sainte-Cécile: le fameux finale de Mendelssohn, annoncé par S..., m'a paru un charivari sans idées.

En sortant, été voir Mme Delessert sur son invitation. Marche turque de Beethoven et chœur de D...: médiocres, affectés. Pourquoi ne pas exécuter ces beaux concertos, comme celui que Chopin m'a fait connaître?

La pauvre princesse nous donnait aussi des choses ennuyeuses dans le même genre; elle faisait chanter à Mario un air de Chopin et surtout un Chant de mai, qu'il ne faut pas confondre avec celui de 1815... prétentieuse et vague imagination de Meyerbeer.

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