[281] Personne mieux que Taine n'a compris l'universalité de génie de ces hommes du seizième siècle. Dans son Voyage en Italie, et à propos des mêmes Vénitiens qu'il avait, lui le premier de tous les critiques français, su percer à jour, il écrit: «Partout les grands artistes sont les héros et les interprètes de leur peuple, Jordaëns, Crayer, Rubens en Flandre, Titien, Tintoret, Véronèse à Venise. Leur instinct et leur intuition les font naturalistes, psychologues, historiens, philosophes: ils repoussent l'idée qui constitue leur race et leur âge, et la sympathie universelle et involontaire qui fait leur génie rassemble et organise en leur esprit, avec les proportions véritables, les éléments infinis et entre-croisés du monde où ils sont compris.»
[282] Se rappeler que dans un autre passage du Journal, directement opposé à l'opinion de ceux qui considèrent comme un bienfait la patine du temps, Delacroix déclare que les maîtres ne reconnaîtraient point leurs chefs-d'œuvre dans les croûtes enfumées que nous voyons aujourd'hui. Ceci s'accorde parfaitement d'ailleurs avec les doléances qu'il répétait souvent, au dire de ceux qui l'ont connu, sur la fragilité de la peinture.
[283] Raphaël Menys (1728-1779), peintre allemand, auteur d'un grand nombre d'œuvres importantes en Italie et en Espagne. Il a laissé plusieurs écrits sur les arts, recueillis et publiés en 1780 à Parme, sous le titre d'Opere di Antonio Raffaelle Mengs, et qui ont été depuis traduits en français.
[284] Dans son éloge de Venise, l'Arétin écrit: «Jamais, depuis que Dieu l'a fait, ce ciel n'a été embelli d'une si charmante peinture d'ombres et de lumières. L'air était tel que le voudraient faire ceux qui portent envie à Titien, parce qu'ils ne peuvent être Titien... Oh! les beaux coups de pinceau qui, de ce côté, coloraient l'air et le faisaient reculer derrière les palais, comme le pratique Titien dans ses paysages! En certaines parties apparaissait un vert azuré, en d'autres un azur verdi, véritablement mélangés par la capricieuse invention de la nature, maîtresse des maîtres. C'est elle ici qui, avec des teintes claires ou obscures, noyait ou modelait des formes selon son idée. Et moi qui sait comme votre pinceau est l'âme de votre âme, je m'écriai trois ou quatre fois: Titien, où êtes-vous?»
[285] Sur cette éternelle question du dessin et de la couleur, à propos de cette division entre dessinateurs et coloristes qui durera sans doute tant qu'il y aura des dessinateurs et des peintres, Baudelaire écrivait dans son Salon de 1846, se faisant l'interprète de la pensée du maître qu'il avait défendu toute sa vie: «On peut être à la fois coloriste et dessinateur, mais dans un certain sens. De même qu'un dessinateur peut être coloriste par les grandes masses, de même un coloriste peut être dessinateur, par une logique complète de l'ensemble des lignes; mais l'une de ces qualités absorbe toujours le détail de l'autre. Les coloristes dessinent comme la nature: leurs figures sont naturellement délimitées par la lutte harmonieuse des masses colorées.» Dans tous les passages de ses œuvres critiques où il traite ces intéressantes questions de technique picturale, on retrouve, commentées et renouvelées par son talent de vision originale et personnelle, les idées du maître qu'il chérissait, si bien que l'Art romantique et les Curiosités esthétiques donnent comme un avant-goût des plus curieux passages de cette année 1857.
[286] Ici encore, et à propos de la fresque, nous ne pouvons que répéter ce que nous avons déjà dit dans notre étude, à savoir qu'il manqua toujours à Delacroix de n'avoir pas vu les maîtres vénitiens chez eux. Nous nous figurons aisément ce qu'eût été son enthousiasme s'il avait vu au Musée de Vérone l'admirable fresque de Paul Véronèse symbolisant la musique. Il avait d'ailleurs lui-même parfaitement conscience des lacunes de ses connaissances en ce qui touche les maîtres italiens, puisqu'il écrivait à Burty, avec une modestie vraiment admirable chez un homme de génie: «Qu'il ne voudrait rien publier avant d'avoir vu les maîtres italiens sur place, et que l'état de sa santé lui interdisait l'espérance d'un tel voyage.» (Corresp., t. II, p. 179.)
[287] Voir notre Étude, p. XLIX et L.
[288] Delacroix ne voulait pas seulement indiquer par là les gens qui n'ont point de compétence, technique dans chaque art individuel, mais surtout ceux qui n'ont pas le sentiment profond et vivace de la Beauté, c'est-à-dire ce qui ne saurait s'acquérir.
[289] Sur un Projet de Dictionnaire des Beaux-Arts: «Ce petit recueil est l'ouvrage d'une seule personne qui a passé toute sa vie à s'occuper de peinture. Il ne peut donc prétendre qu'à donner sur chaque objet le peu de lumières qu'il a pu acquérir, et encore ne donnera-t-il que des informations toutes personnelles. L'idée de faire un livre l'a effrayé. Il faut un grand talent de composition pour ne mettre dans un livre que ce qu'il faut et pour y mettre tout ce qu'il faut... Il lui a semblé qu'un dictionnaire n'était pas un livre, même quand il était tout entier de la même main. Chaque article séparé ressort mieux et laisse plus de trace dans l'esprit. Il semble qu'il faille, dans un traité en règle, que le lecteur fasse lui-même, s'il veut tirer quelque profit de sa lecture, la besogne que l'auteur, etc... Point de transitions nécessaires.» (Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 433.)
[290] À rapprocher ce fragment détaché d'un album: «Il faut attribuer à la fresque le grand style des écoles italiennes. Le peintre remplace par l'idéal l'absence des détails. Il lui faut savoir beaucoup et oser encore plus. La fresque seule pouvait amener à l'exagération des Primatice et des Parmesan, dans une époque où la peinture sortant de ses langes devait encore être timide. Je crois, au reste, qu'à moins d'une organisation très rare et bien variée, il est presque impossible de réussir également dans l'un et l'autre genre. Je ne peux me figurer ce qu'eussent été les fresques de Rubens; et les tableaux à l'huile de Raphaël se ressentent de cette hésitation qu'il a dû éprouver à y introduire des détails que la fresque ne comporte pas, qu'elle banni! même.» (Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 413.)