Je pensais, en voyant des objets véritablement bizarres, à ce petit monde que l'homme porte en lui. Les gens qui disent que l'homme apprend tout par l'éducation sont des imbéciles, y compris les grands philosophes qui ont soutenu cette thèse. Quelque singuliers et inattendus que soient les spectacles qui s'offrent à nos yeux, ils ne nous surprennent jamais complètement; il y a en nous un écho qui répond à toutes les impressions: ou nous avons vu cela ailleurs, ou bien toutes les combinaisons possibles des choses sont à l'avance dans notre cerveau. En les retrouvant dans ce monde passager, nous ne faisons qu'ouvrir une case de notre cerveau ou de notre âme. Comment expliquer autrement la puissance incroyable de l'imagination et, comme dernière preuve, cette puissance incroyable qui est relativement incomparable dans l'enfance? Non seulement j'avais autant d'imagination dans l'enfance et dans la jeunesse[102], mais les objets, sans me surprendre davantage, me causaient des impressions plus profondes ou des ravissements incomparables; où aurais-je pris auparavant toutes ces impressions?
*
12 septembre.—Arrivé à Brive à dix heures. François était venu m'y chercher, et reparti.
Je parcours la ville, qui est très jolie; l'église romane, où on a peint des cannelures et des caissons; le collège ou séminaire, charmante architecture de la Renaissance.
Je pars à midi et demi et suis à Crose vers trois heures; je ne puis vaincre, tout le long du voyage, une somnolence extrême. Frappé de la vue de Turenne et de ses ruines. Beaucoup d'émotion en arrivant.
Promenade avec François[103] dans les allées d'herbes, les arbres fruitiers, figuiers; cette nature me plaît et réveille en moi de douces impressions; la bonne Mme Verninac heureuse de me voir et me tutoyant. La femme de François est très bien.
*
13, 14 et 15 septembre.—Tous ces jours jusqu'à dimanche, jour de mon départ, la même vie à peu près; je suis seul, suivant mes habitudes, jusqu'au déjeuner. L'avant-dernier jour, le 15, je dessine une partie de la journée les montagnes, de ma fenêtre. Je dessine après déjeuner et par la chaleur le joli vallon où François a planté des peupliers; je suis charmé de cet endroit; je remonte par un soleil que je trouve cuisant et qui me fait toujours une impression de fatigue pour le reste de la journée; je cueille avec délices quelques figues, quelques pêches; bien entendu que je m'accuse de mes larcins.
Comment décrire ce que je trouve charmant dans ce lieu?... C'est un mélange de toutes les émotions agréables et douces au cœur et à l'imagination: je pense aux lieux que j'ai vus avec un calme bonheur dans ma jeunesse, je pense en même temps à mes chers amis, à mon bon frère, à mon cher Charles, à ma bonne sœur! Seul comme je suis à présent, il me semblait dans ce lieu, dans ce pays déjà méridional, me retrouver avec ces êtres chers dans la Touraine, dans la Charente, lieux qui sont beaux pour moi, beaux pour mon cœur.