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27 septembre.—Je m'achemine de bonne heure et sans la précaution d'un paletot vers le couvent de Lichtenthal. Délicieuse et matinale promenade; dans l'église du couvent, la divine surprise, au moment où j'allais partir, du chant des religieuses; on ne trouverait pas pareille chose en cent ans, dans toute la France. Je disais à Mme Kalergi, qui prend fort le parti des Allemands, que chez eux la musique[116] venait pour ainsi dire en pleine terre; chez nous, c'est une production artificielle.
Grand Christ en bois peint très expressif et effrayant pendu de côté et sous les yeux de ces pauvres religieuses quand elles sont dans leur tribune.
Que ces voix pures et timbrées avaient d'expression! Quel chant et quelle simple harmonie! La voix, cette émanation du tempérament physique plus que de l'âme, semblait trahir les désirs comprimés: je me le figurais au moins. Je suis revenu enchanté.
Je passe au petit bazar en plein vent, faire quelques achats. Je reviens déjeuner et je m'apprête pour aller chez Mme Kalergi; de chez elle chez son prince, qui me montre un Auguste Delacroix[117], qu'on lui avait vendu pour un Eugène. (A Rowland for an Oliver, c'est le titre d'une pièce anglaise.)
Promenade par un soleil ardent jusqu'à Eberstein, parlant sentiment, politique, arts, etc. Château comme toutes ces résidences allemandes: du faux gothique, des ornements de tous les styles, mais toujours détestablement et gauchement arrangés. La gaucherie est la muse qui se tient le plus souvent derrière l'épaule de leurs artistes. Une demi-gaucherie est presque toute la grâce de leurs femmes.
Revenu fatigué, je quitte ces dames et reviens dormir une heure. Dîner ensuite.
Nouvelle promenade dans la partie des bosquets découverts qui est près de la rivière, et promenade toujours aussi charmante sous les chênes de Lichtenthal. Musique affreuse exécutée ce soir par les Badois. Celle des Autrichiens, le premier jour, était d'une meilleure exécution; mais ils ne jouent, avec tous leurs talents, que de la musique à l'usage de la grande foule des auditeurs qui sont là.
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28 septembre.—Promenade le matin, en mauvaise disposition; c'était la dernière: j'avais encore quelques petits achats à faire. Je monte par la pente en face de mes fenêtres. L'ardeur du soleil m'en chasse promptement. Je remarque que j'y suis plus sensible de jour en jour: je finirai par sympathiser complètement sous ce rapport, comme sous tant d'autres, avec ma pauvre Jenny. Quelques tours, mais sans charmes, dans les bosquets à droite de la route qui mène à Lichtenthal et dans l'allée allemande. Je fais mes paquets et pars à deux heures.