Je ne parle pas du monument du maréchal de Saxe sous le rapport de l'unité d'impression et de style, il en est entièrement dépourvu, l'esprit ne sait où se prendre dans ces figures dispersées, dans ces drapeaux brisés, ces animaux renversés. Et pourtant quel sujet pour l'imagination d'un vrai artiste sur son seul énoncé! Ce héros armé qui descend au tombeau son bâton de commandement à la main; cette France, qu'il a servie, qui s'élance entre lui et le monstre impitoyable qui va le saisir; ces trophées de sa gloire, vains ornements pour son tombeau; ces emblèmes des puissances subjuguées, cet aigle, ce lion, ce léopard expirant!
—M. Janmot, qui vient me voir ce matin, me dit, à propos des bonnes ébauches, qu'Ingres dit: On ne finit que sur du fini.
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26 septembre.—Le matin renouvelé entièrement encore comme à l'ordinaire. Je sors de bonne heure. Je commence par l'église, monument gothique, restauré il y a un siècle et demi et dans lequel on a prodigué, suivant la mode du temps, les ornements à la Vanloo, comme à celle de Brive, les cannelures et les caissons à la grecque du commencement de ce siècle. Deux tombeaux magnifiques dans le chœur: celui de l'évêque couché et armé avec le squelette sous la table qui le supporte, et surtout celui du vieux margrave armé et debout, collé à la muraille, son bâton de commandement à la main, et son casque à terre, près de lui, le tout dans un arrangement du temps de la Renaissance du plus beau style; j'ai remarqué sur mon calepin, ensuite, la différence de ce style avec celui d'un autre tombeau, le plus important de tous, lequel est dans le style de Vanloo. Malgré la confusion et le mauvais goût, les plates allégories et le bariolage, il est encore supérieur à tout ce qui est de notre triste époque, où la froideur, l'insignifiance et la mesquinerie ôtent toute espèce d'intérêt.
Monté, par des marches fort raides, jusqu'au palais grand-ducal, que je prends pour une espèce de ferme ou couvent; je monte par une allée exposée au soleil, puis je tourne dans les bois de sapins que j'admire; après chaque montée, que je crois toujours être la dernière, j'arrive au vieux château. Ruines rafistolées à l'allemande, pour en faire des perspectives d'album; bouteilles cassées, débris de cuisine au milieu de tout cela; le garde-manger était dans la salle des chevaliers. Je remarque les rochers granitiques comme ceux de la Corrèze; ils sont plus particulièrement d'une couleur rougeâtre comme le terrain et les pierres de ces pays-ci.
J'écris à diverses reprises sur mon calepin. J'admire en descendant une grande perspective montante sous les pins. Je remarque la couleur de charbon du fond et des arbres. Je redescends par une grande chaleur et pressé par la faim. Au bas des degrés, je me trompe de route et je conçois de l'inquiétude, en sentant ma fatigue et voyant reculer mon déjeuner. J'arrive enfin tout poudreux, tout hérissé. Je me mets à table. Voilà toutes sortes d'événements qui ne peuvent pas m'arriver à Paris et qui font que je ne peux pas y déjeuner avec appétit.
Je dors ensuite presque toute la journée; un autre se serait fait un devoir d'aller voir des cascades.
À six heures chez Mme Kalergi, qui m'avait prié; j'y trouve un prince Wiasiemski et sa femme, le premier Kalmouck par la face, la seconde charmante et gracieuse Russe qui m'a semblé mieux le lendemain en toilette du matin. De plus, une dame russe aussi ou berlinoise, sentimentale personne, avec qui j'ai fait le lendemain le voyage d'Eberstein avec Mme Kalergi. Cette dernière me parle beaucoup de Wagner[113]; elle en raffole comme une sotte, et comme elle raffolait de la République. Ce Wagner veut innover; il croit être dans la vérité; il supprime beaucoup des conventions de la musique, croyant que les conventions ne sont pas fondées sur des lois nécessaires. Il est démocrate; il écrit aussi des livres sur le bonheur de l'humanité[114], lesquels sont absurdes, suivant Mme Kalergi elle-même.
Je sors d'assez bonne heure; je vais faire, malgré le froid le plus piquant, une longue promenade sous l'allée qui va à Lichtenthal, délicieux endroit. Je rencontre, en revenant, Winterhalter[115], bon diable, mais très ennuyeux. Il veut absolument aller boire de la bière, et je le suis. Il me donne l'adresse d'un marchand d'ale et de porter à Paris, et aussi celle d'un marchand de jambon cru de Mayence.