«Mais, sauf dans quelques grands centres comme Lyon, Tours, Bordeaux, Rouen, Nantes, Marseille, où l’on trouve des maisons assez bien montées, en province il n’y a rien. Ce n’était pas ainsi autrefois; c’est un des fruits de notre système de centralisation à outrance.
«J’essaye, tant que je le puis, de réagir contre cette funeste tendance; mais, quand on est pressé, il faut nécessairement revenir à ces grands centres de l’industrie du bâtiment. Pour avoir nos marbres de cheminées à Châteauroux, ou même à Tours, il faudrait attendre six mois et nous les payerions plus cher. Le fournisseur auquel nous nous adresserions ne manquerait pas de recourir à Paris; autant aller à la source nous-mêmes. Pour le vestibule-serre, sur le jardin, pour la marquise, sur l’entrée, avec des détails bien faits, notre serrurier les établira; c’est un ouvrier intelligent. Les charpentiers et les serruriers sont généralement bons en province.
—Pourquoi cela?
—Parce que les charpentiers ont conservé leur organisation en corporations, ou au moins quelque chose d’équivalent, et qu’il faut, pour entrer dans ce corps, subir des épreuves.
«Quant aux serruriers, dans les provinces, ils ont maintenu l’habitude de la forge; et la forge, c’est toute la serrurerie. Dans les grandes villes au contraire, on s’est pris de passion pour la fonte, et les ouvriers de bâtiments se sont déshabitués du menu travail de forge. Ils n’ont plus été qu’ajusteurs. Cependant, depuis quelques années, il y a réaction, et vous avez pu voir, à l’Exposition de 1867, des pièces de forge d’une excellente exécution. Mais les architectes, eux aussi, se sont déshabitués de ces sortes d’ouvrages, et bien peu savent comment on travaille le fer au marteau, comment se fait une soudure; ils donnent à leurs entrepreneurs des détails inexécutables ou qui leur imposent, sans profit, des difficultés nombreuses. Il faudrait donc que les architectes connussent les moyens de fabrication de chacune des industries qu’ils emploient, et ce n’est pas à l’École des Beaux-Arts qu’on leur apprend cela. On trouve meilleur de leur persuader que la matière est faite pour obéir à toutes les fantaisies de l’artiste; cela évite des explications et rend l’enseignement moins compliqué. Le contribuable, le propriétaire qui fait bâtir, payent cette belle doctrine un peu cher, et les industries de bâtiment sans haute direction se fourvoient en essayant de réaliser les fantaisies de ces messieurs.»
CHAPITRE XXVII
L’ORDRE DANS l’ACHÈVEMENT DES TRAVAUX
Plus les ouvrages approchaient de leur terme, plus le travail du bureau se compliquait. Quand Paul avait vu que presque tous les détails étaient donnés aux entrepreneurs, il avait pensé qu’il n’y aurait plus pour lui qu’à surveiller la façon, la mise en place de chaque partie, d’après les instructions du grand cousin; mais le travail du bureau, qui, pendant les premiers mois, prenait deux ou trois heures par jour, se compliquait. Il fallait mettre les attachements en ordre, afin d’établir les comptes; il fallait, pour ne pas perdre de temps, écrire ou donner des ordres aux ouvriers pour qu’ils arrivassent au moment même où on en avait besoin, et pussent, en certains cas, travailler de concert. Le menuisier avait envoyé à la fin d’août une partie des portes et croisées, presque tous les parquets. On avait dû dès lors commander au serrurier, les équerres, les pentures, les pattes à scellement, faire venir de Tours de la quincaillerie: paumelles, crémones, serrures, verrous, fiches, couplets, etc., et pour que ces commandes fussent bien remplies, envoyer aux fournisseurs les mesures de chacune de ces pièces, en raison de la force du bois et de la nature des objets. Le grand cousin était allé à Tours pour choisir les échantillons de cette quincaillerie. Le menuisier et le serrurier devaient travailler simultanément; et souvent, n’étant pas habitués à être pressés, il était nécessaire de régler le travail de chacun pour qu’ils ne perdissent pas de temps. Les couvreurs étaient arrivés, et, à chaque instant, ils réclamaient le concours du maçon ou du charpentier. Comme les journées qu’on leur payait étaient chères, il était important de ne pas leur laisser de prétextes pour flâner.
Le grand cousin avait donc enseigné à Paul comment, chaque soir, il devait se rendre compte des travaux de diverses natures à exécuter le lendemain, et comment il devait distribuer à chacun son rôle avant de quitter le chantier. Cette nécessité de tout prévoir avait paru à Paul un travail difficile; mais son esprit s’était mis peu à peu à cette besogne et il arrivait assez bien à supputer les ouvrages qu’il s’agissait d’achever sans encombre.
Le grand cousin l’avait prévenu qu’il ne fallait pas compter sur les ouvriers pour l’aider dans cette direction méthodique, et il en avait en effet reconnu que la plupart, au moment de faire un travail, ne pouvaient s’y livrer, parce que tel corps d’état qui devait préparer la place n’avait pas été prévenu et n’avait rien disposé. Alors les heures se passaient à courir les uns après les autres.