«L’ouvrier, disait à Paul le grand cousin, est de sa nature imprévoyant, comme tous ceux qui ont pris l’habitude d’être commandés et qui n’ont pas de responsabilité. Il n’ignore pas ce qui lui sera nécessaire pour faire tel ou tel travail, et cependant il arrive jusqu’au moment de l’exécution, sans s’être préoccupé de savoir s’il possédera les éléments appropriés à son labeur. Aussi, est-ce lorsque plusieurs corps d’état travaillent simultanément dans un chantier, qu’il faut, de la part de l’architecte, de la méthode, de l’ordre et de la prévision; autrement on perd beaucoup de temps; les ouvriers se gênent au lieu de s’entr’aider; chacun d’eux fait sa besogne sans souci de l’opportunité. On est sujet à faire recommencer deux ou trois fois un même travail.»

Les fumistes étaient arrivés, et quoique tout eût été prévu dans la construction pour le passage des tuyaux de fumée, pour la ventilation et les tuyaux de chaleur du calorifère, ces ouvriers avaient sans cesse recours au maçon. Or, le grand cousin, ayant tout fait disposer, avait bien recommandé à son inspecteur de ne pas tolérer que les fumistes, suivant leur habitude, perçassent des trous à tout propos pour passer leurs tuyaux, leurs appareils, sans se soucier de la construction et des portées des planchers. Mais ceux-ci ne trouvaient pas les passages, d’autant qu’ils ne les cherchaient guère; il fallait que le père Branchu vînt et leur indiquât les conduits, ouvrît les bouches, élargît celle-ci, rétrécît celle-là. Puis les plombiers posèrent les tuyaux des eaux et il fallut leur percer des murs, faire des trous de scellements. Puis c’étaient les menuisiers qui réclamaient aussi le maçon pour sceller les bâtis, les huisseries. Il était nécessaire de mettre de l’ordre dans tout cela, car le père Branchu y perdait la tête et passait d’une besogne à l’autre sans achever la première. Cette phase de son emploi mit donc Paul au courant de bien des détails de la construction auxquels il ne songeait guère quelques mois auparavant.

À la fin de septembre, la menuiserie était fort avancée, la couverture entièrement terminée, et l’on n’aurait plus bientôt qu’à s’occuper de la peinture. Les attachements étaient en ordre, de manière à pouvoir établir promptement les mémoires.

Cependant M. de Gandelau pensait à faire rentrer son fils au lycée à la fin des vacances; il devait nécessairement achever ses études; et si cette année n’avait pas été perdue pour Paul, il était encore trop jeune pour se mettre à l’étude de l’architecture, en admettant qu’il voulût embrasser cette carrière. La question fut donc mise sur le tapis vers les derniers jours de septembre, le soir, en famille. Le grand cousin dit, avec raison, que Paul avait appris tout ce qu’il pouvait apprendre sur ce petit chantier; que restât-il plus longtemps à la campagne, il verrait les peintres faire les impressions, les enduits, poser les couches de peinture, et que cela ne pouvait lui être d’une grande utilité. Que d’ailleurs, Mme Marie ne devant revenir qu’au printemps, il était sage de laisser sécher la construction avant de faire des décorations intérieures et poser les tentures.

L’idée de rentrer au lycée souriait médiocrement à Paul, après une année passée à cette vie active et presque toujours en plein air; mais il sentait au fond qu’il n’eût pas été sage de faire autrement. M. et Mme de Gandelau avaient d’ailleurs des affaires à régler à Paris, et y passeraient une partie de l’hiver.

Il fut donc résolu que le grand cousin resterait le temps nécessaire pour faire terminer l’œuvre, de manière que rien ne périclitât pendant la mauvaise saison, et que Paul partirait avec ses parents aux premiers jours d’octobre.

On ne commencerait les peintures qu’après les grands froids. Le grand cousin se chargeait de faire surveiller ces ouvrages et de voir les travaux lui-même pendant ses séjours à Châteauroux, où une affaire assez importante l’appelait vers la fin de l’hiver.

Tout ainsi réglé, Paul, le cœur un peu gros, quitta sa chère maison le 2 octobre, et retourna au lycée. La plupart de ses camarades avaient passé comme lui presque toute l’année hors Paris, et leurs études avaient été suspendues; mais bien peu avaient employé utilement leur temps. Aussi, quand Paul raconta ce qu’il avait fait pendant ces douze mois, beaucoup le raillèrent, quelques-uns ne le crurent pas, mais tous ne l’appelèrent plus que monsieur l’architecte.

Pendant cette année, il avait un peu appris à raisonner, à réfléchir avant de parler et à écouter ceux qui en savaient plus long que lui; aussi trouva-t-il ses anciens camarades quelque peu futiles et légers. Un jour de sortie, il fit part de cette observation à son père, avec un certain mélange de vanité et de tristesse. M. de Gandelau le devina et ne laissa pas échapper cette occasion de rectifier le mauvais côté de sa pensée.

«Il est possible, lui dit-il, que tes camarades n’aient pas eu la bonne fortune de trouver, comme toi, quelqu’un qui ait pris la peine de les faire travailler et de mûrir leur esprit; mais ce serait un tort impardonnable et nuisible à toi-même surtout, de paraître dédaigner ceux qui, sur un seul point, en savent moins que toi. Qui sait si, sur d’autres points, ils n’ont pas acquis une supériorité qui t’échappe? Il ne s’agit pas dans le monde (et le lycée est un petit monde fait comme le grand) de se renfermer en son propre savoir et d’en tirer vanité, mais de découvrir celui des autres, pour tâcher d’en prendre sa part. Il ne s’agit pas de briller parce que l’on sait ou croit savoir, et de ne s’attirer par suite que l’envie des sots et le sourire des gens sensés, mais de faire briller le savoir des autres. On tire de cette façon d’être un double profit: on se fait aimer et on s’instruit.