—C’est qu’en effet le gros grain de la toile reproduit assez le point de la tapisserie et que la détrempe prend les tons mats de la laine. Au total, les tentures de notre maison ne coûtent guère plus que les papiers de haut prix que l’on fabrique aujourd’hui et cela dure plus longtemps; sans compter qu’on est assuré de ne pas voir sa tenture chez tout le monde.

—C’est vrai, souvent en entrant dans un salon, j’ai reconnu un papier que j’avais vu ailleurs. Mais, dites-moi, cousin: j’ai remarqué aussi que vous aviez fait poser des paratonnerres?

—Certes, cela est prudent. J’en ai fait placer deux: un sur le comble de l’escalier, et l’autre sur le milieu du grand faîtage.

—Un seul n’eût pas suffi?

—Je ne le crois pas, par cette raison que les paratonnerres ne protègent que les points qui sont renfermés dans un cône dont ils sont le sommet; du moins, c’est ce que l’on admet. Car, entre nous, les physiciens ne sont pas parfaitement d’accord sur l’effet du fluide électrique, sur le degré d’efficacité des paratonnerres et sur les précautions à prendre lorsqu’on les établit. Je m’en tiens à ma propre expérience, qui m’a démontré que jamais un édifice, si exposé qu’il fût, n’était foudroyé lorsque les paratonnerres sont nombreux, que les conducteurs sont suffisants, qu’ils sont mis en communication les uns avec les autres et que leur extrémité inférieure plonge dans l’eau ou dans une terre très humide. Vous savez que l’eau est conducteur de l’électricité; si le fil du paratonnerre se termine dans une terre sèche, l’électricité s’accumule et produit des étincelles en retour qui sont très dangereuses. Le même effet se produit s’il y a des interruptions dans le fil conducteur; le paratonnerre produit alors l’effet d’une bouteille de Leyde, il se charge et devient plus dangereux qu’utile. On a recommandé aussi les attaches avec isolateurs en verre; mais je n’ai jamais vu que des paratonnerres, bien établis d’ailleurs, causassent des accidents faute d’isolateurs. Je considère cette précaution comme superflue, par cette raison que le fluide cherche sa voie la plus directe. Le fil établi dans de bonnes conditions est cette voie; aussi ne faut-il pas lui faire faire des détours brusques, anguleux, et, autant que possible, il faut le mener par le plus court chemin et celui qui se rapproche le plus de la verticale, dans le sol humide.»

À dîner, il ne fut question que de la maison neuve et de l’arrivée de Mme Marie. On discuta fort comment on s’y prendrait pour que la surprise fût complète. Puis le cérémonial fut réglé. M. de Gandelau y avait songé. Les entrepreneurs et chefs d’atelier du pays qui avaient travaillé à la maison étaient convoqués, et un dîner leur serait offert dans le jardin. L’instituteur qui avait donné ses soins à Paul, le maire, le curé de la commune, et quelques voisins et amis, entre autres M. Durosay, qui avait reparu dans le pays, étaient priés de venir assister à l’inauguration. Les ouvriers n’avaient pas été oubliés, ils recevraient tous une gratification; il y aurait le soir un bal dans le nouveau parc pour tous les gens du pays, avec les rafraîchissements obligés, et les pauvres de la commune recevraient, dès le matin, des distributions en nature.

Paul craignait fort que sa sœur n’eût quelque soupçon de la surprise qu’on lui ménageait; que, si on se taisait au sujet de la maison dont, avant la guerre, il avait été question dans les lettres écrites à Mme Marie, ce silence ne lui parût suspect.—«Il a raison, dit Mme de Gandelau. Si Marie nous demande ce qu’est devenu ce projet et le programme qu’elle avait envoyé, si elle s’informe de nos occupations pendant l’année dernière, nous serons obligés d’accumuler mensonges sur mensonges; nous nous couperons, et d’ailleurs cela me répugne un peu de ne pas lui parler sincèrement. Nous ne saurons pas mentir pendant deux ou trois heures; puis, Lucie nous trahira.

—Oh! non, répondit Lucie, je ne dirai rien, bien sûr.

—Tes yeux parleront pour toi, chère enfant. J’arrangerai cela. Vous me laisserez quelques instants seule avec Marie. Je lui dirai que Paul, pour s’occuper pendant ses vacances trop prolongées, a bâti une petite maison, avec les conseils de son cousin. Je lui laisserai supposer que c’est quelque fantaisie de collégien. Elle ne pensera qu’à un amusement, se figurera quelque petit modèle de construction assez bien réussi. On pourra donc en parler à l’aise, sur le ton de la plaisanterie. Puis, après déjeuner, nous lui proposerons d’aller voir la maison de Paul.»

C’est ainsi que les choses furent réglées.