—Laissez-moi faire, dit le grand Louis, ancien garçon boucher aux formes athlétiques, après avoir retroussé au-dessus du coude les manches de sa chemise, laissez-moi faire, j'ai mon idée, il faut d'abord défrimousser[485] ces gaillards-là, de manière à ce qu'il ne soient pas reconnobrés[486], je m'en charge. Et sans attendre une réponse, il se mit à taillarder, à l'aide de son couteau poignard le visage des défunts et toutes les parties de leur corps où il existait des tatouages. Il y avait quelque chose de si horrible, de si antisocial dans cette monstrueuse profanation accomplie avec autant de sang-froid et d'insouciance que s'il ne s'était agi que de l'action la plus naturelle du monde, que Salvador, Roman, le vicomte de Lussan et les autres bandits, tout aguerris qu'ils étaient ne purent s'empêcher de frémir et de détourner leurs regards de cette scène dégoûtante; cependant ils ne dirent rien, ce que faisait le grand Louis était nécessaire à leur sûreté.

—C'est fait, dit le grand Louis lorsqu'il eut achevé la tâche qu'il s'était imposée et je défie bien le plus marlou[487] des rousses[488] de donner un centre[489] à n'importe lequel de ces particuliers-là, il faut défoncer les barriques de picton[490] et fourrer dedans nos trois fanandels[491] que nous balancerons[492] à la lance[493] après que nous aurons fait des boulins[494] aux tonneaux pour qu'ils ne surnagent pas.

—Et ni vu ni connu, dit Charles la belle Cravate.

—Va là-haut voir si tout est tranquille et amène le bachot, dit Salvador à Cornet tape dur.

—Tout est tranquille, cria celui-ci par le trou, quelques minutes après sa sortie du caveau, il pleut à verse, la sorgue[495] est noire, les largues ne sont pas rappliquées à la taule, la fourgate roupille dans son rade[496], c'est le moment, il n'est pas un niert[497] dans la trime[498]; v'là une tourtouse[499].

Les barriques dans lesquelles on avait, non sans peine, fait entrer les trois cadavres, furent hissées au moyen de la corde dans la petite cour par Cornet tape dur et Cadet-Vincent, qui était monté afin de lui donner un coup de main, et transportées dans le bateau de Salvador, par la petite rue des Teinturiers.

Salvador tenait déjà les rames à la main, lorsque tout à coup des rumeurs confuses, dominées par les cris d'une femme, parties du pont Notre-Dame, et suivies bientôt d'un long cri de douleur et de ces exclamations: au meurtre! arrêtez l'assassin! vinrent frapper ses oreilles.

Balauce[500] vite les tonneaux, et rapplique[501], lui cria Roman, qui était resté sur la berge, l'abadis[502] se dirige de côté.

Salvador se hâta d'obéir à son ami. Il venait de se débarrasser du dernier des trois tonneaux, lorsqu'un homme, celui probablement qui était poursuivi par la clameur publique, s'élança du pont d'Arcole dans le fleuve, et se mit à nager vigoureusement dans le sillage tracé par le bateau qu'il eut bientôt dépassé. Cet homme aborda vis-à-vis la rue des Teinturiers, dans laquelle il s'engagea résolument, et où il fut suivi par Salvador qui venait de débarquer, et par Roman, qui avait attendu sur la berge le retour de son ami. Cet homme ayant probablement remarqué que la nuit était si sombre et l'atmosphère si chargée de brouillards, que ceux qui le poursuivaient devaient nécessairement avoir perdu ses traces, s'arrêta pour reprendre haleine mais ayant entendu des cris confus presque au-dessus de sa tête, il se mit à courir et se trouva, après avoir fait quelques pas, au milieu des habitués de la maison Sans-Refus qui avaient tous quitté le caveau, et qui après avoir remis à sa place l'auge qui en cachait l'entrée à tous les yeux, allaient se retirer.

Il crut naturellement qu'ils faisaient partie de ceux qui le poursuivaient, et qu'ils ne s'étaient mis en embuscade dans cette ruelle obscure que pour le saisir au passage. Déterminé à vendre chèrement sa vie, il brandit un couteau au-dessus de sa tête et s'élança sur ceux qui étaient devant lui.