—Mais ce nom est celui d'un des plus braves officiers de notre armée d'Afrique, et je ne puis croire...
—Si monseigneur veut bien jeter un regard sur le rapport que voici, tous ses doutes seront levés.
L'Excellence prit le rapport que lui tendait le comte de D***. Voici en quels termes était conçue cette pièce, qui, malgré les corrections, interpolations, suppressions et augmentations du comte de D***, avait cependant conservé quelques signes de sa crapuleuse origine; on pouvait, après en avoir fait une lecture attentive, deviner qu'elle avait été écrite avec une plume de dindon mal taillée, sur la table la plus boiteuse d'un cabaret borgne, entre un litre à 16 et les os consciencieusement rongés d'une livre de côtelettes de porc à la sauce piquante[503].
«—J'étais ce matin avec Passe-Partout.....»
—Qu'est-ce que ce Passe-Partout? demanda l'Excellence, après avoir regardé la dernière page du rapport, qui était signé Bon-Œil, et de qui tenez-vous ceci?
—Passe-Partout est un charmant jeune homme qui a dissipé la fortune que lui avait laissée son père. Son nom est un des plus illustres de la période impériale. Bon-Œil est le fils unique d'un gentilhomme de la basse Normandie, qui s'est trouvé compromis lors des derniers événements de la Vendée. Ces deux hommes servent bien, mais ils coûtent fort cher.
«J'étais avec Passe-Partout ce matin, au lieu et à l'heure indiqués, afin de voir sortir de chez lui l'individu signalé (monsieur Edmond de Bourgerel, capitaine au premier régiment des chasseurs d'Afrique). Nous n'attendîmes pas longtemps. Vers dix heures il sortit. Après avoir été de nouveau chez les trois marchands qui vous ont été signalés dans les rapports précédents, il se rendit sur le boulevard des Italiens, et pendant environ une heure il se promena devant le passage de l'Opéra en fumant un cigare. Nous conjecturâmes qu'il attendait là quelqu'un; et effectivement nous ne nous trompions pas, car au moment où sans doute, impatienté d'attendre, il allait se retirer, il fut abordé par un individu que sa physionomie et son costume nous ont de suite fait reconnaître pour un ennemi du gouvernement; il était en effet coiffé d'un chapeau gris et porteur d'une chevelure très-longue et d'une barbe épaisse qui lui descendait jusque sur la poitrine.
»Après avoir causé quelques instants sur le boulevard, ils se séparèrent après s'être serrés la main et prirent chacun une direction opposée. Suivant les instructions que j'avais reçues, je quittai Passe-Partout et je me mis sur les traces de l'individu dont je viens de vous signaler l'aspect anarchique.
»Il se rendit d'abord dans une maison de la rue Lepelletier où il resta quelques minutes et dont il sortit accompagné d'un individu qui avait l'air un peu moins conspirateur que lui, mais qui cependant ne doit pas être un ami du gouvernement, car il portait un œillet rouge à sa boutonnière. De la rue Lepelletier, ces deux individus allèrent rue de la Chaussée-d'Antin, et s'arrêtèrent au café qui fait le coin de la rue Neuve-des-Mathurins, où ils prirent un troisième conspirateur qui les y attendait. (Ce n'est pas sans raison que je dis conspirateur, ainsi que va vous le prouver la suite de ce rapport.)
»De la rue de la Chaussée-d'Antin, à celle Fontaine-Saint-Georges, il n'y a pas loin; aussi ils ne mirent pas beaucoup de temps pour arriver devant la maison qui porte sur cette rue le numéro 20, et dans laquelle ils entrèrent tous trois. Après avoir attendu environ une heure devant cette maison dans laquelle je vis entrer l'homme du faubourg Saint-Denis et plusieurs individus de mauvaise mine, n'en voyant sortir personne, et ne doutant plus que ce ne fût là qu'était le siége de la conspiration, Passe-Partout, qui était venu sur les pas de l'homme du faubourg Saint-Denis, me dit que nous ferions bien de nous introduire, si nous le pouvions, dans la maison en question et que peut-être nous pourrions entendre quelque chose de bon à savoir. Comme il n'y a pas de concierge dans cette maison, nous nous déterminâmes, au risque de passer pour ce que nous ne sommes pas à y entrer, et après avoir suivi une assez longue allée qui nous conduisit dans une espèce de jardin, nous arrivâmes près d'un petit corps de bâtiment dans lequel, selon toute apparence, les conspirateurs devaient être réunis.