—Et quels sont donc ces deux talismans?
—Beaucoup de bonne volonté et beaucoup d'argent.
—Ah ça! mais mon oncle est donc bien riche?
—Beaucoup plus riche que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais jamais fortune brillante ne fut placée dans de plus dignes mains. Sir Lambton fait de la sienne le plus noble usage; il a compris qu'elle n'était entre ses mains qu'un dépôt dont les malheureux devaient avoir leur part; aussi, tous les jours, il sèche de nouvelles larmes, toutes les heures de sa vie sont marquées par une bonne action. Ah! Mademoiselle, que vous êtes heureuse de lui appartenir, si tous les heureux de la terre ressemblaient à votre oncle, personne assurément ne songerait à se plaindre d'être pauvre.
Il y avait tant d'émotion dans la voix de Paul Féval lorsqu'il prononça les quelques paroles qui précèdent, il était si facile de deviner que ce qu'il disait était l'expression sincère de sa pensée, que les deux femmes ne purent s'empêcher d'être profondément attendries.
—C'est bien, monsieur, c'est bien, lui dit Lucie en lui tendant la main, le ciel récompense sir Lambton de tout le bien qu'il fait puisqu'il lui a accordé un ami qui sait si bien apprécier les éminentes qualités qu'il possède.
Il faut croire que les âmes d'élite se devinent à la première entrevue, puisque Paul Féval, bien que depuis les malheurs qui lui étaient arrivés, il fût devenu quelque peu misanthrope, se trouvait si à l'aise près des deux aimables femmes qui venaient de le recevoir avec tant d'affabilité; leur conversation lui paraissait si charmante, qu'il lui semblait qu'il les connaissait depuis déjà longtemps et qu'il ne songeait pas plus à les quitter qu'elles de leur côté ne pensaient à le congédier. Aussi, ce ne fut pas sans éprouver une bien vive surprise, qu'il entendit un valet de chambre qui venait d'entrer dans le salon annoncer que le dîner était servi; il était depuis plus de trois heures chez la comtesse de Neuville.
Il se leva de suite pour prendre congé.
—Les heures, mesdames, se passent auprès de vous sans qu'on s'en aperçoive, dit-il; aussi j'ai l'espérance que vous voudrez bien être indulgentes et me pardonner la longueur démesurée de ma première visite.
—Pourquoi nous quitter déjà? répondit Lucie, dînez avec nous, si rien ne vous appelle ailleurs; vous représentez ici sir Lambton, et je suis persuadée qu'il ne me refuserait pas si je lui faisais la prière que je vous adresse en ce moment.