—Restez, M. Féval, ajouta Laure, nous parlerons de Lagny et des souvenirs du temps, passé, ne voulez-vous pas?

Paul Féval ne pouvait résister à d'aussi gracieuses instances: il accepta, heureux de pouvoir passer quelques heures encore près de Laure, vers laquelle il se sentait attiré par un sentiment d'une nature bien différente de celui que jadis il avait éprouvé pour Silvia.

Paul Féval employa les jours qui suivirent à parcourir les environs de Paris, afin de chercher une propriété telle que la désirait celle qu'il aimait déjà, ce qui ne lui fut pas difficile; car, ainsi qu'il l'avait dit dans la conversation, il pouvait disposer d'un talisman presque aussi puissant que celui d'Aladin, de beaucoup d'or.

Laure éprouvait une bien vive joie de ce qu'elle allait enfin voir un parent que jusqu'à ce jour elle n'avait connu que par les bienfaits dont il l'avait accablée; mais cette joie était mitigée par la peine que lui causait la nécessité de se séparer de son amie, peine d'autant plus vive qu'elle s'était aperçue que la tristesse de Lucie augmentait d'intensité à mesure que l'époque de l'arrivée à Paris de sir Lambton approchait.

Lucie sans doute s'affligeait de ce que son amie allait être forcée de la quitter; mais la sombre tristesse à laquelle elle était en proie était encore provoquée par d'autres motifs. Le lecteur n'a pas oublié que dans la lettre qu'il lui avait écrite, le docteur Mathéo lui avait fait la promesse de lui envoyer sous peu de temps l'explication détaillée des motifs qui l'avaient engagé à lui adresser sa première épître, plusieurs mois s'étaient écoulés; et Lucie, qui avait envoyé souvent à la poste, n'y avait pas trouvé cette lettre qu'elle attendait et qui devait, du moins elle le croyait, mettre un terme à la cruelle perplexité à laquelle elle était en proie; voilà principalement pourquoi elle était triste, et cette tristesse paraîtra toute naturelle lorsque nous aurons fait connaître les motifs qui lui faisaient attendre avec autant d'impatience la lettre promise par le docteur Mathéo.

Salvador, après avoir appris la mort du général comte de Neuville et celle de la marquise de Villerbanne, s'était dit que ce serait un coup de maître et qui assurerait à la fois sa position dans le monde et sa fortune ébranlée par les rudes assauts que lui portaient journellement ses prodigalités et les pertes continuelles de Roman, que d'épouser madame de Neuville; aussi ce qui peut-être n'était d'abord qu'un caprice qui se serait passé, faute de pouvoir se satisfaire, était devenu un projet à la réussite duquel il avait pris la résolution de consacrer tout ce qu'il possédait de capacités et de persévérance, et la lettre de condoléance que nous avons mise sous les yeux de nos lecteurs était la première scène de la comédie qu'il se proposait de jouer pour arriver au but qu'il voulait atteindre.

Lucie n'avait pas répondu à cette lettre, c'était une imprudence; elle aurait dû l'accueillir comme une simple marque de l'intérêt que sa position devait nécessairement inspirer à tous ceux qui la connaissaient, et lui faire une de ces réponses banales qui ne signifient absolument rien, mais qui cependant sont exigées par les lois qui régissent la bonne compagnie: ne pas répondre au marquis de Pourrières après ce qui s'était passé entre elle et lui, c'était accorder à la lettre qu'il avait écrite une importance qu'elle n'avait pas, c'était en quelque sorte lui donner le droit de penser qu'elle le redoutait assez pour ne pas vouloir conserver avec lui la moindre relation, ce fut du moins ce que pensa Salvador, et il agit en conséquence.

D'autres lettres suivirent celle-ci, lettres beaucoup plus longues, mais dans lesquelles cependant il ne lui parlait que d'elle et de la part qu'il prenait aux malheurs qui venaient de la frapper. Ces lettres étaient empreintes d'une si touchante sensibilité, le marquis de Pourrières y parlait avec tant de vénération de la bonne marquise de Villerbanne qui, disait-il, avait été la plus chère amie de son père, il était si facile de deviner, bien qu'il n'en dit rien, qu'il aimait la personne à laquelle il les adressait, que Lucie, prédisposée peut-être par là pensée de l'isolement dont elle était menacée, à accueillir avec une certaine indulgence ceux qui lui témoignaient de l'attachement, lui répondit quelques mots affectueux.

Quelqu'un de moins adroit que Salvador se serait empressé, sans doute, après avoir obtenu un pareil résultat, de solliciter la faveur d'être admis à l'hôtel de Neuville; il ne se rendit pas coupable d'une pareille maladresse: il s'était dit que la comtesse était un oiseau sauvage qu'il fallait apprivoiser peu à peu avant de tenter de le saisir, et il agissait en conséquence.

Il répondit à la première lettre qu'il reçut de la comtesse, que, forcé d'aller visiter ses propriétés, il serait forcé de se priver du plaisir de correspondre avec elle pendant quelques jours: c'était presque un traité qu'il concluait avec elle, une sorte d'engagement qu'il lui faisait prendre à son insu; cela étonna bien quelque peu la comtesse de Neuville, mais comme en définitive, les termes du billet de Salvador étaient on ne peut plus convenables, elle n'accorda à cette phase de ses relations avec le marquis de Pourrières qu'une très-légère attention.