L'absence de Salvador, qui, ne voulant pas courir le risque d'être surpris en flagrant délit de mensonge, était allé chasser chez un de ses amis, se prolongea plusieurs semaines, et plus d'une fois, pendant ce laps de temps, Lucie, disposée par le profond isolement dans lequel elle vivait depuis la mort de son mari à favorablement accueillir tout ce qui pouvait rompre quelque peu la monotonie habituelle de son existence, désira recevoir une lettre du marquis de Pourrières; enfin il en vint une. Salvador rendait compte à la comtesse de Neuville des résultats de son voyage, il lui parlait de ses propriétés, de leur situation, des améliorations qu'il avait l'intention d'apporter à la culture de ses terres, du revenu qu'elles produisaient; puis, venant à lui, il lui disait qu'il faisait des démarches afin d'obtenir une recette générale, et qu'il espérait qu'elles seraient couronnées de succès.
Cette lettre, dont le but, ainsi que l'avait espéré Salvador, échappa à Lucie, amusa beaucoup la comtesse de Neuville et amena la réponse sur laquelle avait compté en l'écrivant le marquis de Pourrières. Lucie lui répondit qu'il avait cru sans doute écrire à son notaire ou à son homme d'affaires, et qu'elle ne devinait pas pourquoi, si vraiment sa lettre n'était point le résultat d'une erreur ou d'une préoccupation inexplicable, il lui envoyait un compte aussi exact de ses revenus. Elle terminait en le félicitant de ce que sa fortune était aussi brillante et aussi solidement assise, et par des vœux pour la réussite de ses projets.
Voici ce que répondit Salvador à la dernière lettre de la comtesse de Neuville:
«Madame la Comtesse,
»Ce n'est que parce qu'elle devait amener la réponse que vous venez de me faire que je me suis déterminé à vous écrire la lettre qui vous a si grandement étonnée. Puissiez-vous accueillir celle-ci avec autant d'indulgence que vous en avez témoigné à toutes celles qui l'ont précédées.
»Vous me dites, madame la comtesse, en terminant la lettre que je viens de recevoir, que vous faites des vœux pour la réussite de tous mes projets; si, après avoir lu ceci, vous ne rétractez pas ces aimables paroles, je serais sans contredit le plus heureux des mortels; mais je n'ai, je vous l'avoue, que bien peu d'espoir; quoi qu'il en soit, comme c'est de vous que dépend l'accomplissement de mon vœu le plus cher, je me détermine, au risque de ce qui pourra en arriver, à vous écrire cette lettre que peut-être vous jetterez de côté sans en achever la lecture, dès que vous aurez porté vos yeux sur le paragraphe suivant:
»Je vous aime, madame la comtesse! Avant de vous avoir rencontrée, j'étais tout disposé à révoquer en doute cette maxime de Labruyère: l'amour naît à la première vue, mais je suis forcé de reconnaître aujourd'hui, que le célèbre moraliste ne se trompait pas lorsqu'il écrivait ceci, car l'amour que vous m'avez inspiré et qui, je le sens bien, ne finira qu'avec ma vie, a pris naissance le jour même où nous nous rencontrâmes pour la première fois.
»Cet amour, dont j'osais vous faire l'aveu chez madame de Villerbanne, aveu que vous avez repoussé comme vous le deviez à cette époque et qui va peut-être élever aujourd'hui entre vous et moi une barrière insurmontable (car je ne veux pas chercher à la faute que j'ai commise une excuse que je ne trouverais que dans la violence du sentiment que vous m'avez inspiré, et cette excuse, je le sens bien, vous ne voudriez pas l'admettre), cet amour, dis-je, j'ai vainement tenté de l'arracher de mon cœur; soins superflus, peines inutiles, c'est en vain que j'ai cherché des distractions dans le monde, c'est en vain que j'ai demandé à l'étude un remède à mes maux. Au milieu du cercle le plus brillant et le plus animé comme dans le silence du cabinet une gracieuse image était toujours présente devant mes yeux: c'était la vôtre, madame. J'ai donc été forcé après avoir épuisé toutes mes forces dans la lutte, de me résigner à souffrir silencieusement, si vous ne daignez laisser tomber sur moi un regard de commisération.
»La mort de M. le comte de Neuville que je suis, daignez en être persuadée, le premier à déplorer, et celle de madame le marquise de Villerbanne, vous laissent, madame la comtesse, isolée au milieu du monde (je sais que vous avez eu le malheur de perdre tous vos parents); c'est une bien triste situation que celle d'un être, quels que soient d'ailleurs sa fortune et sa position dans le monde, qui n'a pas pour parcourir le rude sentier de la vie, un bras dévoué sur lequel il puisse s'appuyer; je puis vous parler ainsi, madame la comtesse, car ma position est identiquement semblable à la vôtre; comme à vous l'impitoyable mort m'a enlevé tous ceux qui m'étaient chers; comme vous je suis seul au monde, j'ai des amis, sans doute, qui n'en a pas? mais est-il bien prudent de compter sur l'affection de simples amis, et n'est-il pas naturel qu'ils nous abandonnent lorsque les liens du sang ou de l'amour les appellent loin de nous?»
Salvador connaissait la vive amitié qui unissait Lucie et Laure, et ce n'était pas sans intention qu'il avait écrit cette phrase; il voulait, en laissant entrevoir la possibilité d'une séparation entre elle et son amie, l'effrayer davantage sur l'isolement dans lequel, le cas échéant, elle se trouverait, ce qui devait, suivant lui, la disposer à ne pas lui refuser sans examen la demande qu'il venait lui faire. Ses prévisions, ainsi que la suite le prouvera, ne l'avaient pas trompé; il était du reste servi par le hasard, cette bizarre divinité qui semble quelquefois, en favorisant les entreprises les plus coupables ou les plus folles, tenir à nous prouver que les poëtes ne nous ont pas trompé en nous disant qu'elle était aveugle, car ce fut justement peu de temps après l'arrivée à Paris de Paul Féval et sa première visite à l'hôtel de Neuville, que la comtesse reçut la lettre dont nous allons donner la suite à nos lecteurs.