«Vous ne voudrez pas, madame la comtesse, vous ensevelir dans une obscure retraite, lorsque vous possédez toutes les aimables et brillantes qualités qui doivent faire l'ornement de votre monde, ce serait d'ailleurs manquer à la mission qui vous est imposée: puisque Dieu, en rappelant à lui l'homme estimable que vous venez de perdre, n'a pas voulu que vous puissiez lui consacrer vos jours, c'est que dans sa justice il réservait à un autre le bonheur de vous posséder.
»Vous avez deviné, madame la comtesse, que je viens solliciter à deux genoux l'honneur de devenir votre époux. Je n'ai point, certes, la prétention de remplacer celui que vous avez perdu; je ne puis vous offrir un nom illustré sur tous les champs de bataille de l'empire...» (Nous ferons en passant remarquer à nos lecteurs que ces louanges, si généreusement accordées à M. de Neuville, devaient, tout en flattant l'amour-propre de Lucie, lui rappeler que l'époux qu'elle venait de perdre, était beaucoup plus âgé qu'elle, et amener une comparaison qui ne pouvait qu'être avantageuse à celui qui s'offrait.) «Mais tel qu'il est, mon nom est honorable, c'est celui d'une des plus anciennes familles du midi de la France, et je sens que l'envie de vous plaire, si vous étiez ambitieuse, me rendrait capable de l'entourer d'autant de lustre qu'il en avait jadis.
»Je ne vous dirai rien de ma fortune, la lettre que celle-ci est destinée à expliquer vous a appris à ce sujet tout ce qu'il était nécessaire que vous sachiez, et vous avez pu voir que, sans être colossale, ma fortune est au moins fort raisonnable. Pardonnez-moi, madame la comtesse, si je me laisse à mon insu entraîner sur un terrain que je ne voulais pas aborder, mais nous vivons dans une société si singulièrement organisée, qu'il est bon quelquefois de faire observer que ce n'est pas l'intérêt qui règle les mouvements de notre cœur. Je voudrais, certes, que vous fussiez pauvre pour avoir le plaisir de vous enrichir; mais puisqu'il n'en est pas ainsi, je suis heureux de ce que le ciel a bien voulu m'accorder assez de biens pour qu'il ne soit pas possible de supposer que je veuille obtenir autre chose que ce que je sollicite, votre main, à laquelle, si vous me l'accordez, vous joindrez bientôt le don de votre cœur, car alors vous serez à même d'apprécier tout ce que le mien vous réserve d'affection véritable et de tendresse dévouée.
»Ne me répondez pas de suite, madame la comtesse, prenez le temps de réfléchir; quel que soit votre arrêt, qu'il me soit ou non favorable, il ne changera rien aux sentiments d'affection que vous a voué celui... etc., etc.»
Cette lettre, dont Salvador avait pesé avec soin tous les termes, et qui avait été reçue dans un moment favorable, produisit sur l'esprit de la comtesse de Neuville une certaine impression. Après l'avoir lue avec la plus sérieuse attention, elle se demanda si elle devait refuser, sans examen, l'offre que lui faisait, en des termes si convenables, le marquis de Pourrières.
Après avoir jeté un coup d'œil sur l'avenir qui se déroulait devant elle, elle se vit descendant dans la tombe sans laisser de regrets à personne, après une vieillesse passée dans la tristesse et dans l'isolement. Laure l'aimait sans doute, son amitié lui était précieuse, mais Laure, jeune, belle, riche, devait nécessairement, et dans un avenir très-prochain, se marier; alors elle aurait des enfants, une famille à laquelle elle serait forcée de se consacrer. Mais elle aussi possédait toutes les qualités qui promettaient à son amie une si belle destinée! devait-elle donc, nouvelle Arthémise, être déshéritée de toutes les joies, parce qu'elle avait perdu un époux qu'elle avait aimé sans doute, et qui était digne de l'être, mais pour lequel cependant elle n'avait jamais éprouvé ce sentiment exclusif qui fait qu'une autre image ne peut jamais remplacer celui qui n'est plus? Non, sans doute.
Un homme, possesseur d'un nom honorable, d'une fortune au moins égale à la sienne, dont tout le monde parlait avec éloges et qui paraissait lui avoir voué une affection véritable, se présentait à elle et lui disait: «Comme vous, je suis seul au monde, donnons-nous la main et appuyons-nous l'un sur l'autre pour traverser le rude sentier de le vie.» Et cet homme, elle l'aimait, c'est en vain qu'elle cherchait à se le dissimuler; elle l'aimait de toutes ses forces, de toute son âme; devait elle le refuser?
La conclusion des raisonnements qui précèdent n'est pas difficile à deviner. La malheureuse comtesse de Neuville envoya au marquis de Pourrières une lettre, qui, bien qu'elle ne renfermât pas un acquiescement complet à ses vœux, pouvait cependant lui laisser concevoir l'espérance qu'ils ne tarderaient pas à être réalisés.
Après avoir reçu cette lettre, Salvador sollicita la permission de venir quelquefois présenter ses hommages à madame le comtesse de Neuville.
Lucie n'avait pas fait à son amie la confidence des événements qui venaient de se passer, et cela se conçoit. Laure, chaque fois que le nom du marquis de Pourrières était prononcé devant elle, l'accompagnait de quelques sanglantes épigrammes, indices trop certains de la haine que, sans savoir pourquoi, elle avait voué à ce personnage, ainsi qu'à son ami, le vicomte de Lussan; de sorte que Lucie, assez timide pour ne pas oser défendre un homme qu'elle aimait, lorsqu'on l'attaquait sans raison devant elle, n'aurait pas, pour tout au monde, voulu que l'on sût à quel point elle en était arrivée avec lui, et qu'elle se surprenait quelquefois à désirer l'arrivée de sir Lambton, qui, en la séparant de Laure, devait lui laisser la liberté d'agir à sa guise. Elle répondit donc à Salvador qu'elle ne pouvait, quant à présent, lui accorder la faveur qu'il demandait; qu'elle voulait, avant de le recevoir, laisser se passer encore un peu de temps, mais qu'il pouvait être certain que dès que son salon serait ouvert, le nom du marquis de Pourrières figurerait sur la liste de ses invitations.