Elle venait de remettre cette dernière lettre au domestique chargé de la porter à son adresse, et elle cherchait dans un petit coffret, dans lequel elle avait l'habitude de serrer sa correspondance, une lettre reçue depuis longtemps et à laquelle elle voulait répondre lorsque celle qui lui avait été écrite par le docteur Mathéo, et qu'elle avait totalement oubliée, lui tomba sous la main.
Une révolution soudaine s'opéra dans les idées de Lucie, à la vue de cette lettre.
—Mon Dieu! mon Dieu! se dit-elle, si les révélations qu'il veut me faire allaient rendre cette union impossible! oh! ce serait un effroyable malheur et auquel certainement je ne survivrais pas.
Et comme il y avait déjà longtemps que le docteur était absent, et que, quelque éloigné que fût le lieu choisi pour sa résidence, la lettre qu'il avait promise devait avoir eu le temps d'en arriver, Lucie envoya de suite à la poste demander s'il ne s'y trouvait pas une lettre portant pour suscription les initiales C. D. N.
Le domestique revint avec une réponse négative. Lucie le renvoya à des intervalles plus ou moins rapprochés, et toujours la réponse fut la même. Cette lettre à laquelle elle attachait une grande importance, précisément peut-être parce qu'elle ignorait ce qu'elle devait contenir, cette lettre qui devait lui faire connaître l'homme qu'elle n'était pas éloignée de choisir pour époux, cette lettre, elle n'arrivait pas. Le docteur était-il mort? l'avait-il oubliée, ou sa lettre n'avait-elle été écrite que pour l'engager à fuir un homme qu'elle était disposée à aimer? De ces trois suppositions, la dernière était celle que Lucie admettait le plus volontiers, bien que le caractère grave du docteur la rendît peu probable; mais elle aimait le marquis de Pourrières, et il y a déjà longtemps que l'on a dit pour la première fois, et avec raison que lorsque l'on aime on ne raisonne pas.
L'acquisition de la propriété près de la petite ville de Lagny, que Lucie et Laure étaient allées visiter et qui avait paru charmante à cette dernière, ainsi que celle d'un hôtel voisin de celui occupé par la comtesse de Neuville, avaient nécessité une infinité de démarches; de sorte, qu'à son grand regret, Paul Féval n'avait pu faire que de rares apparitions chez la comtesse; mais il se consolait en pensant que bientôt il allait vivre sous le même toit que Laure et qu'alors il pourrait la voir et lui parler à tous les instants du jour. Est-ce à dire que déjà il aimait cette jeune fille et qu'il songeait à s'en faire aimer? vraiment non; il obéissait seulement à ce sentiment si naturel qui n'est pas encore de l'amour, mais qui lui ressemble beaucoup et qui fait que sans but, sans espérance (la position de Paul Féval près de sir Lambton et ses fatals antécédents, lui défendaient d'oser seulement penser à celle qu'il avait aimée lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant), on aime à se rapprocher d'une femme aimable et jolie.
Paul Féval, qui tenait à s'acquitter consciencieusement des diverses missions qui lui avaient été confiées par sir Lambton, avait déployé tant de zèle, il avait si utilement employé son temps, que l'hôtel était meublé, les domestiques à leur poste, les chevaux à l'écurie et les voitures sous les remises, lorsqu'il reçut de son généreux protecteur une lettre qui l'invitait à venir au-devant de lui jusqu'à Vernon où il s'était arrêté chez un de ses vieux serviteurs, attendu, disait-il, qu'il ne voulait pas faire son entrée à Paris sans avoir près de lui son plus fidèle ami.
Paul Féval, après avoir été porter à Laure une lettre, incluse dans la sienne, se mit immédiatement en route. Il portait avec lui une somme assez forte en or que sir Lambton l'avait chargé de prendre chez son banquier et de lui apporter; et pour aller plus vite, il avait fait atteler le plus vigoureux cheval des écuries à un léger cabriolet qu'il conduisait lui-même, n'ayant pas voulu pour une route qu'il comptait faire tout d'un trait s'embarrasser d'un domestique.
Sa visite à l'hôtel de Neuville, où il avait été invité à dîner, l'avait retenu assez longtemps, de sorte qu'il était déjà tard lorsqu'il se mit en route. Cependant il arriva à bon port et beaucoup plus tôt qu'il ne l'avait espéré, bien qu'accompagné d'une assez forte pluie.
Ce ne fut pas sans éprouver une certaine émotion qu'il passa devant l'auberge du Bienvenu, où sa vie, peu de jours auparavant, avait couru un aussi grand danger.