—Servigny!

—Lui-même; nous nous sommes trouvés nez à nez en traversant la place de la Concorde.

—Comment diable est-il parvenu à se tirer d'affaire? Si mes souvenirs sont fidèles, nous l'avons laissé sur la route, à quelques lieues seulement de Toulon, sans le sou et couvert du costume de forçat.

—C'est ce qu'il n'a pas voulu me dire.

—Il a parbleu bien fait. Lui aurais-tu raconté, s'il t'en avait demandé le récit, les événements qui ont fait de nous ce que nous sommes aujourd'hui?

—Non, sans doute, mais je ne l'aurais pas reçu avec autant de rudesse qu'il m'en a témoignée.

—Somme toute, devons-nous craindre les résultats de cette rencontre?

—Je n'en sais vraiment rien, voici du reste, comment les choses se sont passées:—Comme je viens de te le dire, nous nous sommes trouvés nez à nez en traversant cette place et je crois que nous avons été aussi prompts l'un que l'autre à nous reconnaître; j'ai cependant été le premier à lui souhaiter le bonjour, en l'appelant par son nom.

—Tu as eu tort, il était beaucoup plus simple, puisqu'il ne te parlait pas, de continuer ton chemin.

—Sans doute, mais je me suis rappelé que ce fagot[572] n'était qu'un homme de lettres[573], et comme ces nierts[574] ne brillent pas par l'atout[575], j'ai voulu me procurer un instant de rigolade[576], j'ai cru qu'en se voyant reconnobré[577], il allait avoir le traque[578]; eh bien! pas du tout, je vais te répéter mot à mot le petit discours qu'il m'a adressé:—Bonjour, monsieur Duchemin, m'a-t-il dit, je suis charmé de ce que vous n'êtes pas retourné là-bas et j'aime à croire, qu'ainsi que moi, vous êtes devenu un honnête homme. Si vous étiez malheureux, je m'empresserais de vous offrir quelques secours; mais l'élégance de votre costume, les bijoux qui vous couvrent, et plus que tout cela, l'air de parfait contentement dont est empreinte votre physionomie, me disent que vous n'avez besoin de rien; je voudrais qu'il me fût possible de vous voir souvent; vous êtes, je ne l'ai pas oublié, un homme de très-bonne compagnie et vous avez infiniment d'esprit, mais vous devez comprendre que votre présence me rappellerait des souvenirs que je veux absolument effacer de ma mémoire. Ainsi donc, quels que soient les lieux dans lesquels nous nous rencontrions, à l'avenir, nous ne devons pas nous connaître. Votre nom ne sortira jamais de ma bouche, tâchez également de ne jamais prononcer le mien. Si je m'adressais à un homme moins raisonnable que vous, je lui dirais que je suis déterminé à tout risquer pour conserver la position que je me suis faite, et que j'ai, Dieu merci, bec et ongles pour me défendre; mais il est inutile, avec vous, de se servir d'un pareil langage. Adieu donc, monsieur Duchemin, je vous souhaite toutes sortes de prospérités.