—Je le sais, sir Lambton, mais j'ai pensé que vous voudriez bien m'épargner la triste nécessité de vous faire des aveux qui vont peut-être me faire perdre, sinon votre amitié, du moins votre estime. Un vénérable ecclésiastique attaché à l'église Saint-Roch, M. l'abbé Reuzet, connaît tous les secrets de ma vie, allez le trouver, mon digne protecteur, il vous dira tout ce que je regrette de ne pas avoir la force de vous dire moi-même, et si, ce que je n'ose espérer, après l'avoir écouté vous daignez seulement me conserver auprès de vous, je m'estimerai encore trop heureux.

—Je vais aller voir cet ecclésiastique, répondit sir Lambton, que l'air profondément ému de Servigny avait touché autant qu'il est possible de l'être, je ne sais ce qu'il va m'apprendre, peut-être attachez-vous beaucoup trop d'importance à un événement en réalité insignifiant. Le secret qu'il va me confier est-il donc de nature à empêcher la réalisation d'un projet auquel j'attache un prix infini? quoi qu'il en soit, mon cher Féval, soyez persuadé que je n'oublierai jamais les services importants que vous m'avez rendus.

—Je le sais, sir Lambton, je le sais, dit Servigny, mais allez de suite trouver l'abbé Reuzet. Je suis maintenant impatient de vous savoir instruit de tout ce qui me regarde.

Sir Lambton serra la main de Servigny sans lui répondre, et sortit à pied pour se rendre chez l'abbé Reuzet, dont notre héros lui avait indiqué la demeure.

L'abbé Reuzet, ainsi qu'il l'avait promis la veille à Servigny, attendait la visite du gentilhomme Anglais, qui fut introduit de suite près de lui.

Sir Lambton remarqua d'abord l'extrême simplicité et la grande propreté de l'ameublement du logement occupé par l'abbé Reuzet; cela le prévint en sa faveur et le disposa à l'écouter favorablement. Il se dit, que si ce prêtre qui possédait, il le savait, une fortune raisonnable à laquelle il pouvait joindre les émoluments attribués à ses fonctions et le produit de plusieurs ouvrages remarquables dont il était l'auteur, savait se contenter d'un intérieur aussi modeste; c'est qu'il trouvait plus de plaisir à répandre des bienfaits sur ceux de ses semblables qui, lorsqu'ils souffraient, venaient s'adresser à lui, qu'à s'entourer des mille recherches du luxe et du confortable.

L'abbé Reuzet congédia Silvain qui avait introduit sir Lambton dans son cabinet, et après avoir fait accepter un siége au bon gentilhomme il lui parla ainsi:

—Je sais, monsieur, quel est le motif qui vous amène près de moi; vous désirez connaître les raisons qui ont fait, en quelque sorte, refuser par M. Paul Féval, une offre qui l'eût comblé de joie, s'il lui eût été permis de l'accepter. Ces motifs, monsieur, sont de telle nature, que ce jeune homme, plutôt que de vous les faire connaître, voulait vous fuir; et cependant je dois me hâter d'ajouter, pour ne pas vous laisser plus longtemps sous le coup d'une impression fâcheuse, que dans mon âme et conscience, mon ami, je suis fier de pouvoir donner ce titre à M. Paul Féval, est en réalité plus malheureux que coupable.

—Continuez, M. l'abbé, continuez, je vous en prie, s'écria sir Lambton. Je suis plus heureux que vous ne pouvez vous l'imaginer, de vous entendre parler ainsi. Je ne suis pas, ainsi que vous, revêtu d'un caractère qui m'oblige à l'indulgence; mais je crois que votre cœur et le mien sont dignes de se comprendre!...

Et sir Lambton, avec une franchise toute britannique, saisit la main de l'abbé Reuzet qu'il serra avec force dans la sienne.