—La personne dont nous nous entretenons, continua l'abbé, ne se nomme pas Féval, son véritable nom est celui de Servigny; mais elle pouvait, sans nuire à personne, prendre celui sous lequel vous l'avez connu jusqu'à ce jour, car ce nom de Féval, est celui de sa mère qui est morte depuis longtemps.
Le nom de Servigny, sir Lambton, a été flétri devant les hommes; mais je ne crains pas de le dire, il a, depuis longtemps, reconquis devant Dieu sa pureté primitive!...
L'abbé Reuzet, après s'être recueilli quelques instants, raconta à sir Lambton, tous les événements de la vie de Servigny, que nos lecteurs connaissent déjà.
Lorsqu'il eût achevé, sir Lambton, qui l'avait écouté avec la plus sérieuse attention et sans l'interrompre une seule fois, lui serra de nouveau la main, et lui dit d'une voix émue:
—Si les faits sont tels que vous venez de me les raconter, et je n'en doute pas, puisque vous en êtes le garant, Servigny est véritablement plus malheureux que coupable. Il a cependant, un tort grave à mes yeux, celui de ne pas m'avoir accordé une confiance dont j'étais digne; mais je lui pardonne bien volontiers, et ce que vous venez de m'apprendre ne change rien à mes projets.
—C'est bien! monsieur! c'est bien, répondit l'abbé au bon gentilhomme, je n'en attendais pas moins de votre noble caractère; mais je dois, autant pour remplir complétement la mission dont je suis chargé que pour m'acquitter des devoirs que mon caractère m'impose, vous faire quelques observations que vous voudrez bien, je l'espère, accueillir avec indulgence.
—Parlez, M. l'abbé, parlez, je suis prêt à vous écouter.
—Vous ne devez pas vous dissimuler, sir Lambton, la position de Servigny; il n'est, après tout, qu'un évadé du bagne de Toulon, que l'événement le plus insignifiant en apparence peut trahir, dont la destinée peut être brisée au premier moment. Irez-vous associer l'existence de votre nièce à une existence aussi précaire? Et si telle est, en effet, votre intention, ne croyez-vous pas qu'il est de votre devoir de lui apprendre les événements de la vie passée de celui que vous lui destinez pour époux:
Sir Lambton, après avoir réfléchi quelques instants, répondit ainsi?...
—J'apprécie, M. l'abbé, le motif qui vous engage à me faire ces observations, auxquelles je vais tâcher de vous répondre: Servigny n'a été conduit au bagne que par suite d'un événement unique dans sa vie; il est entré sans antécédents, et du reste, il est resté peu de temps; il n'est donc pas connu des gens dont le métier est de chercher ceux qui se trouvent dans une position semblable à la sienne; vous me direz qu'il peut être reconnu par quelques-uns de ses compagnons d'infortune; mais il n'est pas probable qu'il en rencontre dans le monde où nous allons vivre. Je pourrais facilement, grâce aux nombreuses influences que je puis faire agir en sa faveur obtenir sa grâce s'il survenait quelque fâcheuse aventure; mais jusque là, je crois que nous ferons bien de rester dans la position où nous sommes, n'êtes-vous pas de mon avis?