—Sans doute; si vos intentions sont toujours les mêmes; il faut mieux éviter de fournir au monde, qui n'est pas comme vous exempt de préjugés, l'occasion de juger des faits, que bien certainement, il n'apprécierait pas à leur juste valeur.

—Je crois, comme vous, que ma nièce doit savoir tout ce qui regarde celui qui doit être son époux; c'est vous, M. l'abbé, que je charge de l'instruire. Dites-lui que je verrais avec plaisir son union avec Servigny, parce que je suis convaincu que ce jeune homme est très-capable de la rendre heureuse; mais que cependant je la laisse entièrement libre de ses volontés.

—Je verrai, aujourd'hui même, mademoiselle de Beaumont, dit l'abbé Reuzet; et maintenant, monsieur, que vous savez à peu près tout ce qui concerne mon ami, je ne crains pas de vous le dire, je souhaite bien vivement que votre nièce ne s'oppose pas à l'union que vous projetez; union qui, je l'espère, sera aussi heureuse que possible.

—Oui, monsieur l'abbé, cette union sera heureuse; c'est parce que j'en suis persuadé, que je désire qu'elle s'accomplisse.

La conversation, entre l'abbé Reuzet et sir Lambton, se prolongea longtemps encore. Ce dernier écoutait avec intérêt tout ce que lui disait le digne prêtre, qui de son côté, éprouvait un vif plaisir à prouver par des faits, que celui auquel il avait tendu la main au moment où il était abandonné de tout le monde, s'était montré digne de ses bienfaits, et que ce n'était que grâce à ses vertus et à son courage, qu'il était parvenu à reconquérir sa place dans la société.

—Oui, sir Lambton, disait-il au bon gentilhomme; oui, Servigny ou plutôt Paul Féval, car nous conserverons, si vous le voulez bien, ce nom à notre ami, est tout à fait digne de ce que vous voulez faire pour lui, et pour vous en donner une preuve nouvelle, je vais vous apprendre un secret que sa modestie, sans doute, vous a toujours caché. Vous avez, depuis qu'il est attaché à votre personne, généreusement rémunéré les services qu'il a pu vous rendre. Eh bien! savez-vous à quoi il a employé la plus grande partie des magnifiques appointements que vous lui accordez?

Sir Lambton ayant fait un signe négatif, l'abbé Reuzet ouvrit un des tiroirs du bureau devant lequel il était placé pour y prendre un paquet de lettres, il en tira quelques-unes qu'il remit à sir Lambton.

Ce ne fut pas sans éprouver une bien vive émotion, que le bon gentilhomme en acheva la lecture.

—Bon jeune homme, dit-il; et quelquefois je me suis demandé, ne le voyant prendre part à aucune de ces spéculations qui se présentent si souvent dans les contrées que nous habitons, et grâces auxquelles tant de gens parviennent à s'enrichir en peu de temps, ce qu'il pouvait faire de son argent.

—Oui, sir Lambton, voilà ce que faisait, ce que fait encore votre protégé. «Quels que soient les motifs qui puissent me servir d'excuse, me disait-il dans la première des lettres que vous venez de lire, je ne puis accuser les hommes de m'avoir injustement condamné, je dois donc, autant pour être à même de leur prouver, le cas échéant, que je ne suis pas tout à fait indigne d'indulgence, que pour remercier Dieu de la bienveillante protection qu'il a bien voulu m'accorder, consacrer à de bonnes œuvres, la plus grande partie de ce que je possède. Qui sait ce que je serais devenu, à quelles fâcheuses extrémités le désespoir et la misère m'auraient poussé, si vous ne m'aviez tendu une main secourable, fourni les moyens de passer dans l'Inde et si, plus tard, je n'avais pas rencontré le généreux sir Lambton! Employez-donc, mon digne ami, la somme que je vous envoie et toutes celles que par la suite j'espère pouvoir vous faire parvenir, à secourir des infortunes analogues à la mienne; ce que vous avez fait pour moi, m'est un sûr garant que vous comprendrez mes intentions, que je n'ai pas besoin de vous expliquer davantage.»