—Je me suis, je le crois, continua l'abbé Reuzet, dignement acquitté de la mission dont mon ami a bien voulu me charger. Je n'ai pas toujours attendu pour le servir, que les infortunés, qu'il voulait secourir, s'adressassent à moi; souvent je les ai cherchés, et aujourd'hui s'il ne possède par les biens de ce monde, il est riche de ses bonnes actions dont, quoi qu'il arrive, Dieu lui tiendra compte. Grâce à lui, des infortunés que la misère avait poussés au désespoir, se sont arrêtés sur la route qui les conduisait à leur perte; des larmes amères, que l'injustice ou l'erreur des hommes faisaient couler, ont été séchées. Ah! sir Lambton, malgré les observations que je vous faisais il n'y a qu'un instant, vous n'avez pas cru devoir renoncer à vos projets; c'est Dieu, sans doute, qui, touché des prières qui lui sont journellement adressées par tant d'infortunés, en faveur d'un bienfaiteur inconnu, vous a affermi dans votre résolution.

—Je veux, monsieur l'abbé Reuzet, m'associer aux bonnes œuvres de notre ami; c'est vous dire qu'il sera toujours de ma famille.

Sir Lambton se leva; et après avoir recommandé à l'abbé Reuzet de voir sa nièce ce jour même, ainsi du reste que cela avait été convenu, il prit congé du digne prêtre qu'il considérait déjà comme un ami, bien qu'il ne le connût que depuis quelques instants; mais avant de le quitter, il remarqua Silvain qui marchait devant lui afin de lui ouvrir la porte. «C'est sans doute, dit-il à l'abbé Reuzet, le bon serviteur dont vous venez de me parler, et auquel notre ami Féval a fait une si furieuse peur lorsqu'il se présenta chez vous en si pitoyable état.» L'abbé ayant fait un signe affirmatif: «Permettez-moi, ajouta-t-il, de lui offrir une gratification que sans doute il voudra bien accepter.» Et, sans attendre une réponse, sir Lambton glissa, dans la main du bon domestique, plusieurs pièces d'or en lui disant d'aller boire à sa santé.

L'abbé Reuzet, fidèle à la promesse qu'il avait faite à sir Lambton, se présenta, dans l'après-dînée de ce même jour, à l'hôtel du riche gentilhomme Anglais, et fit demander mademoiselle Laure de Beaumont, qu'il voulait, disait-il, entretenir en particulier. La jeune fille était seule avec son oncle lorsqu'on lui annonça cette visite.

—Je ne connais pas cet ecclésiastique, lui dit-elle, et je ne sais si je dois?...

—Je crois que tu peux recevoir ce digne prêtre, lui répondit sir Lambton; je vais, du reste, vous laisser le champ libre, j'ai quelques lettres à écrire. Si après l'entretien que tu vas avoir avec monsieur l'abbé Reuzet, tu veux me parler, tu me trouveras dans mon cabinet.

Sir Lambton quitta le salon et quelques minutes après l'abbé y entra.

Nous ne rapporterons pas l'entretien de Laure de Beaumont et de l'abbé Reuzet, qui fut à peu près semblable à celui qui avait eu lieu quelques heures auparavant chez le digne serviteur de Dieu dont nos lecteurs doivent apprécier le noble caractère.

L'abbé Reuzet raconta à la jeune fille tout ce qu'il avait raconté à sir Lambton, il lui cacha cependant le motif qui avait fait commettre à Servigny la faute si sévèrement punie, il crut qu'il était au moins inutile d'apprendre à cette jeune fille que le cœur de celui qui peut-être serait son époux, avait jadis battu pour une autre femme; personne, nous le croyons, ne songera à blâmer le bon abbé de cette petite restriction qu'il ne se permettait du reste que dans une excellente intention, et parce qu'il savait, quelque peu expert qu'il fût en ces matières, que les femmes, lorsqu'elles aiment, sont jalouses, même du passé de celui auquel elles ont donné leur cœur.

—Monsieur l'abbé, dit Laure lorsque le prêtre eut achevé la confidence qu'il était venu lui faire, je dois rapporter à mon oncle tout ce que vous venez de me dire.