Roman quitta Juste beaucoup plus joyeux qu'il ne l'était lorsqu'il était entré dans la tanière de l'usurier, outre le plaisir qu'il éprouvait en pensant que le lendemain il pourrait satisfaire sa passion favorite, il était charmé de faire pièce à Salvador.
Le lendemain matin l'usurier Juste endossa l'habit que nous lui connaissons, se coiffa de son classique tricorne, et après avoir lâché son Terre-Neuve dans la cour de son habitation dont il ferma soigneusement la porte, il se rendit chez le vicomte de Lussan.
—Quel bon vent vous amène, lui dit le noble gentilhomme breton; venez-vous me demander à déjeuner.
—Nous déjeunerons, puisque vous voulez bien m'inviter, répondit Juste, puis ensuite vous me donnerez quelques conseils que je vous payerai cinq mille francs s'ils me conviennent.
Le vicomte de Lussan sonna, et donna l'ordre à son valet de chambre d'apporter dans sa chambre à coucher tout ce qu'il fallait pour déjeuner confortablement.
—Je vous écoute, M. Juste, dit-il à l'usurier lorsqu'ils furent tous deux placés devant un guéridon de bois d'acajou, sur lequel se trouvaient une poularde du Mans, un pâté de Chartres, quelques fruits magnifiques et plusieurs bouteilles d'excellent vin.
Juste raconta au vicomte de Lussan ce qui lui était arrivé la veille, et lui demanda s'il devait accepter la proposition de Lebrun.
—Si vous ne m'aviez pas promis cinq mille francs, je vous dirais de ne point faire cette affaire dont, en définitive, mon ami de Pourrières sera la seule victime, mais comme vous vous êtes montré généreux, je veux être vrai: vous pouvez sans crainte, si la solvabilité du marquis de Pourrières vous paraît suffisante, escompter les lettres de change que vous propose Lebrun.
Le vicomte, afin de prouver à l'usurier qu'il pouvait en toute sûreté suivre le conseil qu'il venait de lui donner, et sans doute aussi afin de gagner les cinq mille francs promis, lui raconta tout ce qu'il savait de Salvador et de Roman.
—C'est charmant, s'écria le bon M. Juste, c'est charmant; comment ce sont ces messieurs qui ont envoyé dans l'autre monde mon confrère Josué? la mort de ce juif m'a été trop avantageuse pour que je ne m'empresse pas d'obliger un de ceux auxquels je la dois. Adieu, M. le vicomte, vous aurez les cinq mille francs, je vous, le promets.