Le soir même, Roman, jaloux ainsi qu'il l'avait dit, de bien employer son temps, était installé devant une table de jeu, et le sort, sans doute pour que sa chute prochaine lui parût plus cruelle, lui faisait gagner une somme assez considérable.

Les lettres qui forment la matière du chapitre précédent, nous ont appris que la fortune cessa bientôt de le favoriser. Après des alternatives de perte et de gain, il survint une dégringolade irrésistible qui fut couronnée, vers l'époque de l'échéance des lettres de change, par la perte de trente mille francs, annoncée à Salvador par Silvia.

Roman, après cette perte, rentra à l'hôtel de Pourrières. Il était presque fou. Ses yeux, dont le blanc était sillonné de petits filets sanguinolents, sortaient à moitié de leur orbite; l'expression de ses traits, empreints d'une pâleur cadavéreuse, était telle que le suisse, qui avait pris une lampe pour venir lui ouvrir, recula épouvanté, et lui demanda s'il se trouvait indisposé et s'il avait besoin de quelque chose.

—Je n'ai besoin de rien, imbécile, lui répondit Roman, qui se retira dans sa chambre, où, suivant sa coutume, il se fit apporter une bouteille de rhum qu'il but tout entière avant de se mettre au lit.

Le lendemain il était si faible qu'il fut forcé de rester couché.

Salvador, avant d'arriver à Paris, s'était arrêté à Melun, à l'hôtel de la Galère, où il avait laissé sa chaise de poste et il avait pris, pour se rendre à Paris, la voiture publique qui part à quatre heures de cette ville. Ce n'était que dans deux jours que l'usurier Juste devait réaliser la menace qu'il lui avait faite, et ces deux jours, Salvador voulait bien les employer.

—Que dois-je faire? se dit-il lorsqu'il fut seul dans les rues de la capitale, Roman une fois mort, et il mourra, s'écria-t-il, en grinçant des dents et en caressant la pointe acérée d'un tire-point renfermé dans la poche de son habit, je ne puis être forcé de payer les lettres de change remises à Juste par ce misérable; mais qui me dit que pour déterminer cet infâme usurier à lui donner de l'argent, Roman, abruti par l'usage immodéré des liqueurs fortes, aveuglé par son infernale passion, ne lui a pas fait quelques confidences dont il pourrait se servir; qui me dit que je ne serai pas inquiété au sujet de la mort de Roman si je refuse de payer cet usurier qui remuera ciel et terre afin de trouver les moyens de me compromettre, quel dédale et comment en sortir!

Je payerai, il le faut, se dit encore Salvador, après quelques minutes de réflexion, heureux, bien heureux d'en être quitte à aussi bon marché.

Lorsque la nuit fut tout à fait venue, Salvador jeta sur ses épaules le large manteau que jusqu'à ce moment, il avait porté sous son bras, il rabaissa sur ses yeux les larges bords du chapeau dont il était coiffé, et se dirigea vers la rue de Courcelle.

L'atmosphère était lourde et le ciel sombre; Salvador alla se poster à quelques pas de sa demeure. Caché sous une porte cochère, il pouvait voir, sans en être vu, tous ceux qui entraient à l'hôtel ou qui sortaient.