Il était depuis environ une heure au poste qu'il avait choisi, lorsque Roman sortit; le malheureux marchait en chancelant. Il était ivre. Il passa près de Salvador sans le remarquer. Celui-ci lui laissa faire quelques pas, puis il se mit sur ses traces. Roman, dont le grand air paraissait avoir augmenté l'ivresse, chancelait de plus en plus et se heurtait à tous les passants; cependant il marchait assez rapidement, il arriva enfin dans la rue Richelieu, et entra dans une assez belle maison, voisine du boulevard.
Roman, nos lecteurs l'ont sans doute déjà deviné, avait pris tout ce qui lui restait, et, malgré son extrême faiblesse, il allait dans le tripot clandestin où il passait toutes ses soirées, tenter une dernière fois la fortune.
Salvador ne l'avait pas perdu de vue, enveloppé dans son manteau, et les yeux cachés par son chapeau à larges bords, il se promenait sur le trottoir qui fait face à la maison dans laquelle était entré Roman; les boutiquiers riverains de ce trottoir et les gracieuses phalènes qui s'y promènent chaque soir, le remarquèrent d'abord; mais lorsque les uns et les autres se furent dit que cet homme mystérieux attendait sans doute la venue de sa belle, ils n'y firent plus attention.
Il était plus d'une heure du matin, lorsque Roman sortit de la maison devant laquelle son complice l'attendait toujours. La lueur projetée par le bec de gaz placé au-dessus de la porte cochère permit à Salvador de remarquer que son visage était extrêmement coloré.
Il fit quelques pas sur le boulevard, alors presque désert...
—Faut-il une voiture, là, mon bourgeois? lui dit un cocher de cabriolet, près duquel il s'était arrêté par hasard.
Salvador tressaillit.
—Il est sauvé s'il prend une voiture! se dit-il.
Roman hésita quelques instants, puis il se remit en route sans répondre au cocher.
—Enfin! se dit Salvador, Dieu soit loué.