C'était, pour nous servir d'une expression populaire, chercher une aiguille dans une botte de foin. Qui voudrait se charger d'un jeune homme dont les membres grêles n'annonçait pas une grande force, qui ne savait rien ou presque rien et qui ne pouvait se recommander de personne; ce fut donc en vain que le pauvre garçon alla de porte en porte, offrant de donner tout son temps en échange du plus modique salaire; on l'avait repoussé à Genève parce qu'on ne le connaissait pas.

Fortuné ne voyait pas, sans éprouver un certain effroi, diminuer sensiblement son petit pécule; que ferait-il lorsqu'il ne lui resterait plus rien? volerait-il, demanderait-il l'aumône? ces deux actions lui inspiraient une répugnance presque égale.

Un des commensaux du misérable hôtel garni dans lequel il logeait, auquel il avait fait la confidence de sa triste position, lui avait donné le conseil de se faire soldat; Fortuné alla trouver le capitaine de recrutement de la Seine.

M. Gibassier fut forcé de le refuser; les médecins l'avaient trouvé beaucoup trop faible de complexion, et puis, d'ailleurs, il n'était pas porteur des pièces nécessaires; mais le digne militaire, touché de son extrême misère et de son désespoir, lui donna une pièce de cinq francs.

—Il y a de bonnes âmes ici-bas, se dit Fortuné après avoir reçu cette aumône qui arrivait fort à propos (il avait dépensé la veille ses derniers sous), ne perdons pas courage, Dieu ne veut pas que je meure de faim.

Il se remit à chercher de l'occupation.

Un coutelier voulut bien l'occuper trois jours de la semaine, à raison de deux francs par jour, pour tourner la roue de sa machine à repasser.

Il resta près de six mois chez ce coutelier, qui, faute d'ouvrage, fut à la fin forcé de le renvoyer.

Fortuné, pendant les six mois qui venaient de s'écouler, avait acquis une certaine expérience; son patron lui avait appris, que, dans une ville comme Paris, un homme intelligent et qui sait se contenter de peu, peut trouver mille moyens honnêtes de gagner sa vie; ramasser dans les rues les vieux bouchons pour les vendre aux fabricants de veilleuses; suivre les lions à la piste et ramasser les cigares qu'ils jettent à moitié consumés, pour en faire des cigarettes qui seront vendues à des lions d'un ordre inférieur; ouvrir les portières à la porte des spectacles et des bals; poser, en temps de pluie, une planche sur les ruisseaux; savonner les chiens; vendre des allumettes chimiques allemandes, des cahiers de papier à lettre à deux sous; petits métiers dont les bénéfices, il est vrai, ne sont pas considérables, mais qui, cependant, nourrissent ceux qui les exercent.

Fortuné, sans doute, se serait déterminé à adopter l'une ou l'autre de ces industries, si, peu de jours après sa sortie de chez le coutelier, il n'était pas tombé malade.