—Vous ne m'en voulez donc pas? lui dit-elle.

—Eh! pourquoi vous en voudrais-je? vous ne m'avez abandonné que parce que vous avez été forcée de quitter Genève pour éviter d'être mise en prison, et peut-être que vous n'étiez pas plus coupable que je ne l'étais lorsqu'on m'emprisonna pour la première fois, que je ne le suis maintenant.

Fortuné raconta alors à la femme Moulin tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où il fut recueilli par le bon père Humbert, dont il ne pouvait parler sans verser des larmes amères, jusqu'à celui où il était arrivé.

—Pauvre enfant! lui dit la vieille femme, après l'avoir écouté, vous avez bien souffert, et c'est moi qui suis la cause première de tous les malheurs qui sont venus vous affliger, mais je vais tâcher de réparer le mal que je vous ai fait, et je réussirai, je l'espère; ce n'est pas en vain que Dieu aura permis que nous nous rencontrassions ici.

Un gendarme qui venait chercher Fortuné pour le conduire dans le cabinet de son juge, interrompit cet entretien.

—Prenez ceci, dit la femme Moulin, en mettant deux pièces de vingt sous dans la main du jeune homme, faites-vous donner quelques bouillons, un peu de bon vin, soignez-vous et espérez.

—Adieu, adieu, ma bonne tante, répondit Fortuné, qui ne comprenait pas grand'chose aux discours de la femme Moulin; hélas! peut-être qu'il ne me sera plus permis de vous revoir.

—Espérez, répéta la femme Moulin.

Fortuné fut forcé de suivre dans le sombre couloir qui conduit aux cabinets de messieurs les juges d'instruction le gendarme chargé de le conduire.

Peu de temps après, un autre gendarme vint chercher la femme Moulin, qui fut à son tour conduite dans le cabinet d'un magistrat instructeur.