Il entra donc dans le cabaret dont nous avons vu sortir l'automédon.

Il n'avait d'autre but, on l'a déjà deviné, que d'apprendre le nom de la personne à laquelle appartenait le cocher qui l'avait si rudement traité, et qui n'était autre, il en était persuadé, que l'un des trois hommes, dont il avait entendu parler si souvent chez la mère Sans-Refus, sous les noms du grand Richard, de Rupin et du Provençal. On nous fera peut-être observer que Beppo, qui savait le nom de Silvia, pouvait facilement découvrir sa demeure, et, par suite, celle des individus dont il voulait se venger. A cette juste observation, nous répondrons que la demeure de Silvia, nouvellement réinstallée à Paris, n'étant connue ni à la poste, ni ailleurs, toutes les démarches faites par Beppo, jusqu'à l'époque à laquelle nous sommes arrivés avaient été inutiles. Il aurait pu, sans doute, en se faisant aider par les mille limiers de la police, que l'on aurait mis volontiers à sa disposition, arriver sûrement à son but; mais c'était là justement ce qu'il voulait éviter, nous n'avons pas besoin de dire pour quelles raisons.

—Qu'avez-vous à me dire? demanda-t-il au cocher, lorsqu'ils furent tous deux installés dans un cabinet particulier ayant entre eux une bouteille de vin cacheté que ce dernier avait fait demander. Le cocher de Salvador était un rusé compère qui avait deviné de suite que ce n'était pas seulement pour empêcher un homme de courir après sa voiture que son maître lui avait donné l'ordre de s'en débarrasser à quelque prix que ce fût, et au risque de ce qui pourrait en arriver.

—Ecoutez, dit-il à Beppo, je veux bien, puisque nous sommes seuls, vous avouer que c'est moi qui vous ai fait, quoique sans intention, la blessure qui vous a privé d'un de vos yeux.

—Que vous avouiez ou que vous niez, peu m'importe! J'ai eu le soin de prendre l'adresse des personnes que le hasard a rendu témoins de l'accident, et ces personnes, j'en suis certain, vous reconnaîtront.

—C'est possible; mais ce n'est pas, quand à présent, de cela qu'il s'agit; vous devez bien penser que ce n'est pas de mon propre mouvement que je vous ai si bien arrangé. Si j'avais été le maître, je vous aurais laissé courir derrière ma voiture tant que vous auriez voulu sans seulement y prendre garde; mais il n'en était pas ainsi, je ne vous ai frappé que pour obéir aux ordres de mon maître, et, soit dit entre nous, pour gagner vingt-cinq napoléons qu'il m'a bel et bien comptés lorsque nous sommes rentrés à l'hôtel.

—Misérable! s'écria Beppo, à la fin révolté par tant d'impudence.

—Eh! bon Dieu, je ne suis pas aussi coupable que vous le pensez, répondit le cocher, nous devons, nous autres, domestiques de bonne maison, faire tout ce qu'exigent nos maîtres si nous voulons conserver nos places.

Vous devez, s'il y en a, connaître les raisons qui ont engagé mon maître à agir ainsi qu'il l'a fait, et en tout état de cause je crois qu'il vous serait plus avantageux de vous adresser à lui qu'à moi; voyez-le, exigez de lui une somme proportionnée au dommage qu'il vous a causé; il ne vous la refusera pas, car je suis certain qu'il ne serait pas flatté de voir cette affaire aller devant les tribunaux, auxquels, pour me disculper, je serais bien forcé de dire la vérité tout entière.

—Croyez-vous, en effet, votre maître capable de me donner une bonne somme? Est-il riche?