—Attendre, nous ne risquons rien; elle n'a pas sujet de se plaindre de nous et sa position n'est guère meilleure que la nôtre, nous n'avons donc rien à redouter.
Salvador ne se trompait pas, Silvia les avait reconnus. Tandis que les autres femmes et Vernier les bas biens, émerveillés, l'applaudissaient avec fureur, elle s'approcha des deux amis et leur dit à voix basse:
—M. le marquis de Pourrières et M. le vicomte de Lussan sont-ils contents de la chanteuse?
—Pas d'imprudence, ma chère Silvia, lui répondit Salvador, suivez-nous lorsque nous sortirons d'ici, mais ne nous abordez que lorsque nous serons arrivés chez nous.
—C'est bien; mais n'espérez pas m'échapper, j'aurai l'œil sur vous.
Lorsque minuit sonna, Salvador et de Lussan manifestèrent l'intention de quitter les aimables habitantes du lieu quelque peu suspect dans lequel ils se trouvaient; toutes les instances qu'on fit pour les retenir furent inutiles.
—Nous vous embarrassons depuis assez longtemps, dirent-ils à la maîtresse du lieu, une séance de douze heures nous paraît suffisante pour une première visite, mais nous vous laissons notre ami pour vous consoler de notre absence, c'est un joyeux compagnon dont vous serez satisfaite.
Vernier les bas bleus avait en effet déclaré à ses deux compagnons qu'il se trouvait en trop bonne compagnie pour quitter la place avant le lendemain matin.
Salvador et de Lussan arrivèrent sans encombre à leur nouveau domicile; Silvia, qui, ainsi que cela avait été convenu, les avait suivi sans leur parler, entra avec eux.
Silvia ne pouvait savoir mauvais gré à Salvador, que les événements s'étaient chargés de justifier à ses yeux, de ce qu'il l'avait abandonnée au moment où le sort venait de la frapper si cruellement; elle ne lui fit donc aucun reproche et parut très-joyeuse de ce qu'il avait pu se soustraire à la triste fin qui lui était destinée; elle lui expliqua comment, après avoir reçu le petit billet qu'il lui avait adressé au moment où il se disposait à quitter Paris, elle s'était empressée de quitter sa demeure, emportant avec elle ce qu'elle possédait de plus précieux. De chez elle, elle s'était fait conduire dans une maison de santé où elle s'était fait passer pour une dame italienne, ce qui lui avait été facile, attendu qu'elle connaissait parfaitement la langue du pays dont elle se disait native. Elle était restée dans cette maison assez longtemps, mais ses ressources étant à peu près épuisées, elle avait été forcée d'en sortir. Elle avait d'abord essayé d'utiliser ses connaissances musicales, mais cela ne lui avait pas été possible, attendu que sa figure était devenue si affreuse qu'elle épouvantait ses jeunes élèves; enfin, de chute en chute et ne sachant de quel bois faire flèche, elle était tombée, après avoir vainement cherché sa mère, dans la maison où il venait de la rencontrer.