Salvador et de Lussan s'étaient plaint à plusieurs reprises devant Silvia des difficultés insurmontables que présentait cette entreprise et de la nécessité où ils seraient de l'abandonner, et toujours elle avait paru indifférente à leurs soucis. Mais enfin, vaincue par leurs doléances, et voyant qu'ils avaient épuisé sans succès tous les moyens, toutes les ressources, jalouse de leur montrer sa supériorité, elle leur rappela la part qu'elle avait prise à l'affaire du père Josué, et elle leur jura qu'elle viendrait à bout de celle-ci.

—Oui, messieurs, ajouta-t-elle, en s'exaltant, je réussirai si vous me promettez de suivre docilement mon plan; vous reconnaîtrez encore une fois que rien ne résiste à l'imagination et au génie d'une femme douée d'une volonté forte. En disant ces mots, ses yeux brillent d'un éclat sinistre; l'inspiration satanique dont elle vient de recevoir la commotion perce à la surface!

Salvador et de Lussan, confiants dans une parole qui ne leur a jamais manqué, partagent l'enthousiasme de Silvia; ils la pressent tour à tour dans leurs bras, et, malgré l'horreur que doivent inspirer ses traits, ils la proclament la première femme du monde!

—Demain matin, dit-elle, je me mettrai à l'œuvre; tenez-vous prêts à me seconder.

Cette promesse porte leur joie au comble: ils épuisent les formules adulatrices; l'encens brûle devant l'horrible divinité! Mais enfin, quand leurs sens sont un peu plus calmes, de Lussan, dont le caractère soupçonneux s'ouvre difficilement à la confiance, ne veut pas se livrer en aveugle aux entreprises de l'artificieuse Silvia.

—Au nom du ciel, lui dit-il, je vous en conjure, dites-nous quels sont les moyens que vous comptez employer pour réussir; je brûle d'impatience d'être initié à ce secret important.

—Ecoutez-moi, dit Silvia avec emphase et du ton d'une sybille qu'agite un fanatisme sacré: l'impuissance de vos conceptions, le secours que vous êtes forcé d'implorer d'une femme privée des avantages naturels de son sexe, tout m'annonce que vous touchez à une décadence prochaine. Vous avez jusqu'ici vécu dans une position brillante, grâce à quelques expéditions heureuses auxquelles j'ai pris une assez grande part; mais, rappelez-vous le bien, une longue suite de hasards est une chaîne fatale dont le prolongement amène nécessairement le malheur. Une catastrophe me paraît donc certaine, inévitable, et vous y succomberez; car, dans la carrière du crime, malheur à qui s'arrête ou regarde en arrière! Quant à moi, j'espère d'autant mieux échapper à l'adversité que c'est dans mon propre malheur que je veux puiser les chances de réussite. En un mot, c'est sur ma laideur, oui, sur cette figure, jadis si belle, aujourd'hui si horrible, que repose le succès de cette dernière entreprise. A une autre époque, je dus mon bonheur à la régularité de mes traits; eh bien! je veux dompter la nature, et que la laideur même me serve à vaincre les obstacles devant lesquels vous êtes venus vous briser. Je bénis donc mon destin, tout affreux qu'il est, puisqu'il m'est permis encore une fois de vous guider dans la carrière...

A demain l'attaque!

Le lendemain matin, Silvia fut exacte. Elle développa son plan, dans tous ses détails, à ses complices. Ils le trouvèrent si adroitement conçu qu'ils l'applaudirent à plusieurs reprises.

—Trouvez-vous, leur dit-elle, à Saint-Roch, à neuf heures, vous jugerez par vous-mêmes si mon déguisement n'inspire aucun soupçon, et, en même temps, de l'effet que ma présence produira sur la femme au voile vert.