Epilogue.
Et maintenant, le lecteur va sans doute vouloir que nous lui apprenions ce que devinrent, après les événements que nous venons de rapporter, ceux des personnages de cette histoire, dont nous n'avons pas parlé dans les derniers chapitres qu'il vient de lire. Nous allons donc, avant de prendre congé de lui, satisfaire un désir que nous aurions été bien fâché de ne point entendre manifester.
A quelques portées de fusil de Senlis, bien loin de la grande route, au milieu d'une belle prairie, semée de bouquets d'arbres, il existe un joli petit village, nommé Saint-Léonard; à quelques pas de ce village est un noble et vieux château que ses nouveaux propriétaires viennent de faire réparer, et dans lequel ils ont réuni tout ce qui peut contribuer à faire chérir la vie des champs: des livres, des tableaux, de la musique. Non loin du château, à l'entrée du village de Saint-Léonard, est une jolie maison bourgeoise, dont la façade est ornée de quelques pieds de vigne vierge. Le château est habité par sir Lambton, Laure et son mari, la maison sert de retraite à Edmond de Bourgerel à sa femme, et à Lucie. La bonne madame de Saint-Preuil est morte entre les bras de ses enfants, heureuse de laisser sa chère nièce unie à un homme estimable.
Laure ne pouvait se résoudre à vivre loin de son amie, qui, ainsi qu'on l'a vu, ne s'était réfugiée chez Eugénie, que parce qu'elle avait deviné que sir Lambton ne voudrait pas qu'elle s'aperçût que sa fortune n'était plus ce qu'elle avait été, a voulu que son oncle vendît la propriété de Guermantes, et qu'il vînt se fixer à Saint-Léonard, et comme ses désirs n'ont jamais cessé d'être des ordres, sir Lambton et Servigny se sont empressés de lui obéir.
La plus étroite amitié unit Servigny et Edmond de Bourgerel, doués tous deux du plus noble caractère; Edmond, est de plus, un infatigable joueur de billard, ce qui plaît fort à sir Lambton, qui achève tranquillement sa vie, entouré d'êtres vertueux, et de trois beaux et joyeux enfants, qui bientôt ne lui laisseront pas le temps de regretter la vieille Angleterre.
Deux de ces enfants appartiennent à Laure et à Servigny, le troisième est celui d'Edmond et d'Eugénie. Il y a tout lieu de croire qu'ils ne feront pas mentir le vieux proverbe: tel père tel fils, ils paraissent doués des plus aimables qualités du cœur et de l'esprit, qualités qui, grâce à l'excellente éducation qu'ils reçoivent, deviendront avec l'âge des vertus solides...
Le bon abbé Reuzet visite souvent la petite colonie, qui vit heureuse à Saint-Léonard, il amène quelquefois avec lui un jeune avocat de ses parents, qui a déjà conquis une certaine réputation; ce jeune homme n'a pu voir, sans l'aimer, la douce Lucie, et nous croyons bien que cette femme ne le voit pas sans éprouver un certain plaisir. Si jamais il devient l'époux de Lucie, nous sommes certain qu'il lui fera oublier toutes les peines qu'elle a supportées.
La mère de Beppo, après la mort de son fils, est retournée en Provence, elle a emmenée Georgette avec elle; cette bonne femme a revu avec plaisir ses compatriotes, le ciel bleu de la belle Provence, et les grèves sablonneuses de la Méditerranée; nous croyons cependant qu'elle ne vivra pas longtemps; mais les soins affectueux de Georgette qui est devenue une très-honnête fille, et qui épousera probablement un pêcheur qui ne lui demandera pas un compte trop sévère de son passé, adouciront ses derniers instants.
Paolo est encore au service du général comte de Morengy, qui s'est fixé en Savoie, dans une jolie villa, près de la vallée de Chamouny; le général comte de Morengy, n'a fait que passer sous les yeux de nos lecteurs, nous leur dirons peut-être plus tard les raisons qui déterminèrent ce brave militaire à quitter sa patrie, que cependant il aimait autant que nous aimons notre dernière maîtresse.
Mathéo terminera ses jours à l'abbaye de la Meilleraye, frère Eugène (c'est le nom de religion du docteur Mathéo), est de tous les trappistes celui qui s'est imposé les pénitences les plus rudes. Dieu, nous aimons à le croire, daignera laisser tomber un regard de commisération sur ce pauvre pécheur, qui trouvera dans un monde meilleur, le repos qu'il n'a pu rencontrer ici-bas.