—»Quoi! quoi! comment?

—»Oui, je t'arrête, et en approchant ma face contre la sienne, je te dis, couillé, que tu es servi, et que si tu bronches, je te mange le nez. Clément, mettez les menottes à monsieur.»

On ne se figure pas quel fut l'étonnement de Pons. Tous ses traits étaient bouleversés; ses yeux semblaient s'échapper de leur orbite, ses joues étaient frémissantes, ses dents claquaient, ses cheveux se dressaient: peu à peu ces symptômes d'une crispation qui n'agitait que le haut du corps s'effacèrent, et il s'opéra une autre révolution. Quand on lui eut attaché les bras, il resta vingt-cinq minutes immobile, et comme pétrifié; il avait la bouche béante, sa langue était collée à son palais, et ce ne fut qu'après des efforts réitérés qu'il parvint à l'en détacher; il cherchait en vain de la salive pour humecter ses lèvres; en moins d'une demi-heure, le visage de ce scélérat, successivement pâle, jaune, livide, offrit toutes les nuances d'un cadavre qui se décompose. Enfin, sorti de cette espèce de léthargie, Pons articula ces mots: «Quoi! vous êtes Vidocq! Si je l'avais su lorsque tu m'as accosté, j'aurais purgé la terre d'un f.... gueux.

—»C'est bon, lui dis-je, je te remercie; en attendant, tu as donné dans le panneau, et tu me dois quelques bonnes bouteilles de vin: au surplus je t'en tiens quitte; tu voulais voir Vidocq, je te l'ai montré. Une autre fois cela t'apprendra à ne pas tenter le diable.»

Les gendarmes, que je fis appeler après l'arrestation de Pons, ne pouvaient en croire leurs yeux. Pendant la perquisition qu'il nous était ordonné de faire à son domicile, le maire de sa commune se confondit envers nous en actions de grâces. «Quel éminent service, nous disait-il, vous avez rendu au pays! il était notre épouvantail à tous. Vous nous avez délivré d'un véritable fléau.» Tous les habitants étaient satisfaits de voir Pons entre nos mains, et pas un d'eux qui ne s'émerveillât de ce que la capture de ce scélérat s'était effectuée sans coup férir.

La perquisition terminée, nous allâmes coucher à la Capelle. Pons était attaché avec un de mes agents, qui ne le quittait ni jour ni nuit. A la première halte je le fis déshabiller, afin de m'assurer qu'il n'avait aucune arme cachée. En le voyant nu, je doutai un instant que ce fût un homme; tout son corps était couvert de poils noirs, touffus et luisants: on l'eût pris pour l'Hercule Farnèse, enveloppé dans la peau d'un ours.

Pons paraissait assez tranquille, il ne se passait rien d'extraordinaire dans sa personne; seulement le lendemain je m'aperçus que pendant la nuit, il avait avalé plus d'un quarteron de tabac à fumer. J'avais déjà fait la remarque que, dans de grandes anxiétés, les hommes qui ont l'habitude du tabac sous une forme ou sous une autre, en font toujours un usage immodéré. Je savais qu'il n'est pas de fumeur qui achève plus promptement une pipe qu'un condamné à mort, soit lorsqu'il vient d'entendre sa sentence au tribunal, soit aux approches du supplice; mais je n'avais pas encore vu un malfaiteur dans la position de Pons, introduire en si grande quantité dans son estomac, une substance qui, par son acrimonie, ne peut avoir que de funestes effets. Je craignis qu'il n'en fût incommodé; peut-être avait-il l'intention de s'empoisonner; je lui fis retirer le tabac qui lui restait, et je prescrivis de ne le lui rendre que par petite partie, à condition qu'il se bornerait à le mâcher. Pons se soumit à l'ordonnance, il n'avala plus de tabac, et il n'y eut pas apparence que celui qu'il avait avalé lui eût fait le moindre mal.

CHAPITRE XLV

Une visite à Versailles.—Les grandes bouches et les petits morceaux.—La résignation.—Les transes d'un criminel.—C'est soi-même qui fait son sort.—Le sommeil d'un meurtrier.—Les nouveaux convertis.—Ils m'invitent à leur exécution.—Réflexions au sujet d'une boîte en or.—Le Meg des Megs.—Il n'y a pas de honte. L'heure fatale.—Nous nous retrouverons là-bas.—La Carline.—Les deux Jean de la vigne.—J'embrasse deux têtes de mort.—L'esprit de vengeance.—Dernier adieu.—L'éternité.

Je revins directement à Paris. Je conduisis Pons à Versailles, où Court et Raoul étaient détenus. En arrivant, j'allai les voir. «Eh bien! leur dis-je, notre homme est arrêté.