Le matin, à mon réveil, je fus tout étonné de me trouver dans un grenier à foin; mais bientôt la mémoire me revint. Je regardai autour de moi: la vieille était partie, mais, se doutant que j'aurais faim, elle m'avait laissé un bon morceau de pain. Mon ventre criait, comme ça devait être depuis deux jours que je n'avais rien mangé. Pourtant, quoique ce pain fût de pur froment, qu'il eût l'air bien propre, je sentais une grande répugnance à y toucher. Chez nous autres, aussi pauvres que soient les gens, ils ont horreur du pain de l'aumône. On dit communément qu'un bissac bien promené nourrit son homme, mais avec ça, le plus chétif paysan, dans la plus noire misère, s'estime encore heureux de n'en être pas réduit là, et regarde avec une compassion un peu méprisante ceux qui cherchent leur vie en mendiant.
Moi, songeant à cette bonne pensée qu'avait eue la vieille, je me sentais comme ingrat de refuser ce morceau de miche; et puis j'étais affamé, ce qui est une terrible chose. Je pris donc le pain et je descendis du fenil. Dans la cour je ne vis personne, et la porte de la maison était fermée; ce qu'ayant vu, je m'en allai en mangeant.
Arrivé à la tuilière, lorsque j'aperçus cette masure déserte et ce châlit sur lequel il ne restait plus que la paillasse et une méchante couette, je m'assis sur le banc et me mis à pleurer en songeant à ma mère écrasée là-bas sous six pieds de terre et en me voyant tout seul au monde. Ayant pleuré mon aise pour la dernière fois, je me décidai à partir. Mais, auparavant, ne voulant pas laisser traîner les méchantes hardes de ma chère morte, je fis tout brûler dans le foyer. Ceci fait, je passai le havresac de corde sur mon épaule, je pris le bâton d'épine de mon père, et, ayant jeté un dernier regard sur le lit où il me semblait toujours voir le pauvre corps roidi qui n'y était plus, je sortis de cette baraque, abandonnant notre misérable mobilier.
Mon idée était de me louer comme dindonnier, et je pensai tout d'abord à la Mïon de Puymaigre, non pour me rendre chez eux, car pour rien au monde je n'aurais voulu demeurer sur les terres du comte de Nansac, mais pour m'enseigner quelque place.
Une fois rendu à Puymaigre, je fus étonné d'y trouver une nouvelle métayère qui me dit que la Mïon et son homme s'en étaient allés bordiers, du côté de Tursac, et, se reprenant, elle ajouta: «ou de Cendrieux»; elle ne savait trop. Je connus tout de suite que la pauvre femme n'était pas des plus adroites, car Tursac est sur la Vézère, en tirant vers le midi, à un endroit où la rivière fait un grand tour, comme le nom l'indique, tandis que Cendrieux est au couchant. La laissant donc, je rentrai dans la forêt, et, en cheminant, je vins à penser à Jean le charbonnier qui avait aidé mon père à se cacher. J'avais ouï dire qu'il était du côté de Vergt, où il avait pris du charbon à faire, mais, pour savoir au juste, j'allai aux Maurezies, où il avait une petite maison à lui. Lorsque j'y fus, on me dit que Jean avait fini à Vergt, et qu'il était pour l'heure dans la forêt de la Bessède, au delà de Belvès. Voyant ça, je remerciai les gens et je m'en fus au hasard, cherchant les bonnes maisons, car ce n'est pas chez les pauvres qu'on a de grands troupeaux de dindons à garder.
A ceux que je rencontrais sur les chemins, dans les villages, je demandais où je pourrais trouver à me louer, mais les premiers auxquels je m'adressai ne me surent rien dire de bon. Lorsque c'étaient des femmes, comme elles sont curieuses, tout ainsi que des hommes qu'il y a, elles me demandaient de chez qui j'étais et, après que je leur avais dit bonnement la vérité, je connaissais que ça ne les disposait pas bien pour moi. Le fils de ce Martissou le Croquant, qui avait tué Laborie et qui était mort aux galères, ça leur faisait une mauvaise impression, quoiqu'elles sussent bien qu'il n'était pas un scélérat, et il y en avait, sans doute, qui se disaient en elles-mêmes le vieux proverbe: «De race le chien chasse». Voyant ça, il me vint en idée de dire un autre nom; aussi, lorsque je fus aux Foucaudies, à la question forcée: «De chez qui es-tu?» je répondis assurément:
—De chez Garrigal, de la Jugie.
—Et où c'est-il, la Jugie?
—Dans la paroisse de Lachapelle d'Albarel. Comme ce n'était pas dans leur renvers, ou voisinage, les gens ne connaissaient pas cet endroit de la Jugie; et ça aurait été difficile qu'ils le connussent, d'ailleurs, vu qu'il n'y en a pas dans la commune de Lachapelle, comme je le sus deux ou trois jours après.
On aurait cru que, de céler mon nom, ça allait me porter bonheur, car une femme me dit: