—Merci, merci bien, mère Babeau; celui qui donne une pomme n'ayant que ça, donne plus que celui qui offre un coq d'Inde de son troupeau.
Et comme son cœur était réjoui, ce jour-là, de voir combien tout ce peuple l'aimait, il ajouta en souriant ce dicton du chevalier:
Avec le temps et la paille, les nèfles mûrissent.
Mais ces affaires qu'on lui portait ne restaient pas toutes chez lui; il en redonnait la moitié à ses pauvres, et, si la Fantille ne s'était pas fâchée et n'avait pas serré les cadeaux, il aurait, ma foi, tout donné. Ainsi, lorsqu'on lui offrait une bonne bouteille d'eau-de-vie, bien sûr qu'elle était pour le vieux La Ramée:—ça n'était pas son nom, mais on ne l'appelait pas autrement.
Ce La Ramée, donc, était un ancien grenadier de Poléon, comme disait la bonne femme Minette, de Saint-Pierre-de-Chignac; il s'était promené en Égypte, en Italie, en Allemagne et en dernier lieu en Russie, où il s'était quelque peu gelé les orteils, de manière qu'il ne marchait pas bien aisément. Après le retour du roi, on lui avait fendu l'oreille, comme il disait, et il s'en était revenu au village, où il aurait crevé de faim sans sa belle-sœur, pauvre veuve qui l'avait recueilli. Et encore, si le chevalier et le curé ne lui avaient pas aidé, elle n'en serait jamais venue à bout, n'ayant pour tout bien qu'une maisonnette et une terre de trois quartonnées. Mais La Ramée se serait plutôt passé de pain que d'eau-de-vie et de tabac, vu la grande habitude qu'il en avait: aussi le curé lui en donnait de temps en temps. Et alors le vieux troupier reconnaissant, lorsqu'il s'en allait par là dans quelque coderc, ou pâtis communal, garder les oisons de sa belle-sœur, avec une houssine, et qu'il rencontrait le curé, il se plantait droit, les talons sur la même ligne, portait militairement la main à son bonnet de police qu'il n'avait pas quitté, puis, d'un geste montrant les oisons, il faisait piteusement:
—Et dire qu'on a été à Austerlitz!
Le jour où l'on portait comme ça des cadeaux, il y avait table ouverte chez le curé pour recevoir les gens, et nul ne s'en retournait sans avoir bu et mangé: aussi une charge de vin y passait, tout près; heureusement, il n'était pas cher en ce temps-là.
Quand j'eus mes douze ans, le curé me fit faire ma première communion. Moi, voyant que tous les droles de mon âge la faisaient, je m'efforçais de les surmonter en apprenant le catéchisme de façon à contenter le curé en ça, comme en tout. Au reste, pour toutes ces choses de la religion, il n'était pas tracassier et exigeant, comme il y en a. Il avait tôt fait de me confesser; d'ailleurs, vivant chez lui, toujours sous ses yeux, lui disant tout ce que je faisais, le consultant lorsque j'étais embarrassé, il me connaissait aussi bien que, moi-même, je me connaissais.
La veille de la première communion, pour toute confession, il me demanda si j'avais encore de la haine dans le cœur contre le comte de Nansac, et, après que je lui eus répondu par un «oui» timide, il me dit de si belles choses sur l'oubli des injures et me fit tant d'exhortations de pardonner à l'exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que je l'assurai que je m'efforcerais de tout oublier, et de chasser la haine de mon cœur. J'étais bien dans les dispositions de le faire à ce moment-là, mais ça ne dura pas.