A ce propos, je conviens bien que c'est une grande et belle chose que de pardonner à ses ennemis et de ne pas chercher à se venger; seulement, il faudrait que le pardon fût réciproque entre deux ennemis, parce que, si l'un pardonne et l'autre non, la partie n'est plus égale. Comme disait le chevalier:
Lorsqu'on se fait brebis, le loup vous croque.
Malgré la misère de mes premières années, j'étais, lors de ma première communion, grand et fort, de manière que je paraissais avoir quinze ans. D'un autre côté, depuis trois ans que j'étais chez le curé, j'avais appris tout ce qu'il m'avait montré, mieux et plus vite que ne font tous les enfants d'habitude. Je savais passablement le français; un français plein d'expressions du terroir, de vieux mots, d'anciennes tournures, comme le parlait le curé, puis l'histoire de France, un peu de géographie et les quatre règles. Mais où j'étais bien plus fort qu'un drole de mon âge, c'était pour raisonner des choses et connaître ce qui était bien ou mal, vrai ou faux. Cela venait de ce que, en toute occasion, le curé m'enseignait, et me formait le jugement, soit en travaillant au jardin, soit en allant porter quelque chose à un malade, soit dans les moments de loisir que les gens vulgaires emploient à baguenauder ou à faire pire. Il savait, à propos d'une chose très simple, très ordinaire, me donner des leçons de bon sens et de morale, me montrer où étaient les véritables biens, dans la sagesse, la modération, la vertu.
Moi, je me conformais bien tant que je pouvais à ses préceptes, et j'y avais goût; mais il y avait au fond de mon être une chose que je ne pouvais pas vaincre, c'était ma haine pour le comte de Nansac. Comme je viens de le dire, lors de ma première communion, j'avais bien tâché de le faire, de bonne foi, mais, huit jours après, je n'en avais même plus la volonté. Lorsque le passé douloureux de ma première enfance me revenait à la mémoire, je me disais que je serais un fils ingrat et dénaturé si j'oubliais toutes les misères que cet homme nous avait faites, tous les malheurs qui nous étaient venus par lui. Et, quand je songeais à mon père mort aux galères, à ma mère agonisant dans toutes les angoisses du désespoir, ma haine se ravivait ardente, comme un feu de bûcherons sur lequel se lève le vent d'est.
On comprend que, dans ces dispositions, tout ce que j'apprenais au désavantage des Nansac me faisait grand plaisir. Un jour, j'eus de quoi me contenter. Étant au jardin à biner des pommes de terre, tandis que le curé et le chevalier se promenaient dans la grande allée du milieu, j'entendis raconter à ce dernier que l'aînée des demoiselles de Nansac était partie avec un freluquet, on ne savait où. Cela me fit prêter l'oreille, et j'ouïs tout ce que disait le chevalier:
—Moi, mon pauvre curé, je ne suis pas comme vous, ça ne m'étonne pas:
Elle a de qui tenir,
Le sang ne peut mentir.
—Que voulez-vous dire?
—Mon cher curé, j'avais une tante qui était un vrai registre de tout ce qui touchait à la noblesse du Périgord, et, d'elle, j'ai appris beaucoup de choses. Je vois maintenant quantité de gens qui se sont faufilés parmi la noblesse et qui eussent été mis honteusement à la porte s'ils s'étaient présentés pour voter avec nous en 1789: quidams prenant le nom de terres nobles achetées à vil prix; roturiers émigrés pour des causes qui les auraient menés tout droit à la guillotine,—car la République a eu cela de bon qu'elle n'était pas tendre pour les fripons;—bourgeois emparticulés, un moment disparus dans la tempête révolutionnaire, et se prétendant maintenant nobles comme Créqui; tous ces gens-là ne m'en font pas accroire. Je leur dirais volontiers avec un des leurs qui avait du bon sens: