—Oui, dit le chevalier, et la noblesse aussi. La correction a peut-être été un peu rude, mais c'est Dieu qui tenait la verge, et il est le seul bon juge de ce que nous avions mérité tous.

Moi, j'écoutais cette conversation sans en perdre un mot. Ça n'était pas bien, j'en conviens, mais la tentation était trop forte. Je fus tout content de savoir que les Nansac n'étaient pas des nobles de la bonne espèce; et, de vrai, lorsque je les comparais au chevalier et à sa sœur, qui étaient la fine fleur des braves gens, bons comme du pain de chanoine, honnêtes comme il n'est pas possible, je ne pouvais pas m'empêcher de croire qu'il y avait deux races de nobles, les uns bons, les autres méchants. C'était une idée d'enfant; depuis, j'ai vu que là c'était mélangé, comme partout.


Quelque temps après cet entretien, le curé me dit:

—Jacquou, maintenant il te faut songer à prendre un état. Voyons, que préfères-tu? Veux-tu être tisserand? sabotier? maréchal? veux-tu te mettre en apprentissage avec Virelou le tailleur? as-tu quelque idée pour un métier quelconque?

—Monsieur le Curé, je ferai ce que vous me conseillerez.

—Cela étant, mon ami, je te conseille de te faire cultivateur. C'est le premier de tous les états, c'est le plus sain, le plus intelligent, le plus libre. C'est, vois-tu, le travail des champs qui a libéré de la servitude le peuple de France, et c'est par lui qu'un jour la terre sera toute aux paysans… Mais n'allons pas si loin. Comme je me doutais de ta réponse, voici comment j'ai arrangé les choses avec M. le Chevalier. Tu travailleras le jour à la réserve avec Cariol: c'est un bon ouvrier terrien qui te montrera à labourer, sarcler, biner, faucher, moissonner, façonner les vignes, et le reste. Tu vivras avec lui et la Toinette chez M. le Chevalier, mais tu coucheras ici, parce que, le soir, je pourrai encore te donner quelques leçons et t'enseigner des choses qui te seront utiles plus tard. Nos bonnes gens de par là, qui ont vu leurs anciens ne sachant ni A ni B, et qui sont eux-mêmes aussi ignorants, disent qu'il n'est pas besoin d'en savoir tant pour cultiver la terre; mais ils se trompent. Un paysan un peu instruit en vaut deux, sans compter que celui qui ne connaît pas l'histoire de son pays, ni sa géographie, n'est pas Français, pour ainsi parler: il est Fanlacois, s'il est de Fanlac, et voilà tout. De même, celui qui ne sait ni lire ni écrire, c'est comme s'il avait un sens de moins… Lorsque tu seras grand, que tu sauras bien ton état de laboureur, tu trouveras aisément à te louer; et, plus tard, ayant mis de côté tes gages, tu chercheras une honnête fille économe et tu te marieras, et vous serez chez vous autres; ce qui est une belle et bonne chose, et bien à considérer: ainsi voilà qui est entendu.

Je remerciai bien le curé, comme on pense, et, dès le lendemain, j'allai travailler avec Cariol.

V

Cinq années se passèrent ainsi, bien pleines et sans nul souci présent pour moi. De temps en temps, il me sourdait quelque pénible souvenir du comte de Nansac et de tous mes malheurs, comme une piquée d'écharde dans la chair, mais le travail amortissait ça un peu. La semaine, je travaillais dur tout le jour, je mangeais comme un loup et je dormais comme une souche. Le dimanche, après la messe, je faisais aux quilles avec les autres garçons du bourg, ou au bouchon, que nous appelons tible, ou encore au rampeau. L'hiver nous allions énoiser dans les maisons, et après, chacun son tour, on allait faire l'huile au moulin de La Grandie. Et puis il y avait les veillées, où l'on aidait aux voisins à égrener le blé d'Espagne, à peler les châtaignes pour le lendemain, tandis que les femmes filaient et que les anciens disaient des contes. Ensuite, quinze jours avant la Noël, nous allions, les garçons, sonner la Luce, comme nous appelons cette sonnerie; et on peut croire que la cloche était très consciencieusement brandie!