—Je te pétasserai toujours de bon cœur, lorsque tu auras été déchiré en pareille occasion!

—Allons, allons! Fantille. Il faut être plus doux et savoir supporter les injures et les calomnies.

—Oh! vous, monsieur le Curé, vous vous laisseriez agonir de sottises sans rien dire.

Le curé sourit un peu, et s'en fut écrire dans sa chambre.


Moi, je me doutais bien que toutes ces méchancetés répandues par les curés, d'après le mot d'ordre des jésuites prêcheurs, n'annonçaient rien de bon. «Sans doute, me disais-je, afin de préparer les gens à une mesure de rigueur contre le curé Bonal, on essaye de le déshonorer à l'avance.» Dans mon idée, on voulait l'ôter de Fanlac, et l'envoyer dans quelque mauvaise petite paroisse au loin, rien ne pouvant lui être plus pénible que de quitter ses chers paroissiens, qui l'aimaient tant… Mais je ne connaissais pas bien ses ennemis et persécuteurs.

Quelques jours après, arriva une autre lettre cachetée de cire violette comme la première. L'ayant lue, le curé, qui était maître de lui, ne broncha pas; il replia la lettre et s'en fut se promener dans le jardin, tout pensif, et, une heure après, alla trouver le chevalier.

Lui, ne prit pas la chose aussi patiemment que le curé, et il s'écria, aussitôt qu'il sut de quoi il s'agissait, que c'était une infamie, et une ânerie par-dessus le marché; qu'il fallait que l'évêque eût perdu la tête pour faire une chose pareille, ou qu'on l'eût trompé; que quant à lui, il ne ficherait plus les pieds à la messe—dans sa colère, il lâcha le mot,—puisque les tartufes faisaient forclore de l'Église le meilleur curé du diocèse.

Le lendemain se trouvant un dimanche, le curé Bonal monta en chaire, pour la dernière fois. Lorsqu'il annonça à ses paroissiens, que d'après la décision de monseigneur l'évêque, il était interdit et ne dirait plus la messe, même ce présent dimanche, ni n'administrerait plus les sacrements, ce fut dans l'église bondée de monde une explosion de surprise qui se continua en une rumeur sourde que le curé fut un instant impuissant à dominer.

Ayant obtenu le silence, il exposa que c'était un devoir pour tous, paroissiens et curé, de se soumettre à l'autorité de l'évêque; que, pour lui, quoique sa conscience ne lui reprochât rien, car il avait toujours agi, non dans un intérêt personnel, mais pour la paix de l'Église, il obéirait sans résistance et sans murmure. Mais il ajouta que cette obéissance lui coûtait beaucoup, parce qu'il les aimait tous comme ses enfants, et qu'il avait espéré leur faire entendre longtemps la parole de Dieu, et finalement reposer dans le petit cimetière où il en avait tant conduit déjà. Il parla ainsi longuement, avec tant de cœur et de bonté que tout le monde en était ému et que les femmes, les yeux mouillés, se mouchaient avec bruit. Mais, ce moment d'émotion passé, la colère prit le dessus, et, à la sortie de l'église, les gens s'assemblèrent et se dirent entre eux qu'il ne fallait pas laisser partir le curé. Tous, les uns et les autres, se montèrent la tête de manière que plusieurs des plus décidés s'en allèrent trouver le chevalier de Galibert, toujours coléré, quoique ce fût un bon homme. Lui, voyant comme ça tournait, monta sur les marches de la vieille croix, et commença à prêcher les gens. Il leur dit que la conduite de leur curé, sa patience, sa résignation dans cette circonstance, prouvaient combien il était digne de leur affection et de leur respect.