Chantant sur une lyre ![1] . . . . . .
[Note 1 : Sainte-Beuve, Pensées d'août, à Ach. du Clésieux.]
Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte vient à Paris ; il passe quelques soirs dans ce monde des salons agité par tant de passions diverses, qui espère si vite, qui désespère plus vite encore. Les projets précipités, les œuvres commencées, les monuments qui surgissent du sol, ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule toujours empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs confuses, passent devant lui comme un éblouissement. Quelle mêlée, quels contrastes ! Bien et mal, charité sincère et vanités de charité ; oubli de l'âme, de l'éternité, et aspirations à la foi ; la même foule se ruant aux théâtres pour y savourer les âpres émotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples, suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses vices secrets ; se rassasiant, en sa soif immodérée de plaisir, de voluptés sans les goûter ; et presque au même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un poëte, se recueillant attentive, écoutant d'une oreille délicate et charmée les accents inspirés qui réveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps assoupis, jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse une flamme comme d'un foyer immortel !
Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au bord de cette tempête de la vie sociale, plus émouvante que la tempête des flots qui battent ses grèves, il s'anime, son cœur bat vivement à ces vives impressions ; et, parmi ces voix de la foule, lui aussi il jette sa voix, cri énergique du vates, poëte et devin, essayant d'arrêter cette foule qui court au hasard et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise où mugissent mille matériaux en fusion, ce qui surgit à la surface, ce qui vole en l'air, ce qui fait éclater les applaudissements ou est accueilli par les huées. Et ce Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir, ni vice ni vertu[1], le drame du siècle, il en trace à grands traits une large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.
[Note 1 : Titres des principales pièces du volume de poésies intitulé : Une voix dans la foule.]
De toutes les cités ô cité souveraine,
Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine
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Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs,
De sourds mugissements ou de vastes clameurs ?