— Allons, remettez votre portefeuille dans votre poche.

— Je le remettre… je le remettre… me répondit-il d’une voix incertaine.

Mais il avait repris sa marche en tenant son portefeuille à la main… Alors, je m’arrêtai de nouveau. Lui de même. Je tendis la main vers le portefeuille, il me le donna ; je replaçai soigneusement l’objet dans sa poche, je reboutonnai le second gilet, puis, par-dessus, le premier. Un enfant ! Enfin, je pris son bras, et nous continuâmes notre chemin au milieu de la nuit.

— Je veux que vous voyez mes chevaux… me dit-il bientôt. Vô aimez les chevaux. Vô aimez sûrement les chevaux. Des belles bêtes, Goddam ! Huit… belles… bêtes… Nous allons à l’écurie ! Vous voirez mes chevaux !…

J’essayai de lui objecter qu’il était peut-être un peu tard, que nous les verrions plutôt demain et mieux. Mais non ! Mais non ! Il n’en voulait pas démordre. Maintenant, il croyait que, pour lui, c’était un devoir de politesse de me montrer ses chevaux. Il était un gentleman ! Aoh ! il savait se conduire… Il supposait que, si je faisais des cérémonies, c’était crainte de le déranger. Mais, par le diable, nous allions y aller, il avait un très grand plaisir à me montrer ses chevaux maintenant !… Il fallait seulement passer à la maison pour prendre les clés. Après nous irions à l’écurie.

— Yes ! yes ! je veux. Vous voirez mes chevaux… Vô aimez les chevaux… vô aimez sûrement les chevaux… de belles bêtes… sir… huit… belles… bêtes…

Je ne résistai plus. C’était si inutile. D’ailleurs, je ne m’ennuyais pas, et j’avais fini par abandonner l’idée de me coucher ; je commençais à sentir de la sympathie pour mon ami ; la confiance qu’il m’avait témoignée tout à l’heure, en m’expliquant ce qu’il avait imaginé pour échapper aux voleurs, bien qu’elle résultât principalement de l’état de perfection dans lequel tout, gens et choses, lui apparaissait à présent, m’avait touché. Il se fût conduit ainsi avec n’importe qui, dites-vous… Eh bien, je lui savais gré tout de même…

Bras dessus, bras dessous, nous cherchions donc sa maison parmi les rues silencieuses et endormies de Saint-Pierre. Je ne pouvais point la trouver, puisque je ne la connaissais pas, — et je ne connaissais pas non plus la ville. Comment il se fit que nous arrivâmes précisément devant sa porte, je n’en sais rien. Enfin, il s’arrêta et dit : « C’est là ».

Puis, il frappa avec le marteau.

Un moment passa, j’entendis des pas qui descendaient un escalier, la porte tourna sur ses gonds, et une personne, qui me parut assez respectable, ouvrit, nous éclairant avec une lampe qu’elle tenait haut. Elle me regarda d’un air étonné.