— Il est un ami français, dit l’excellent homme… Voulez-vous, ma chère, donner à nous un peu de whisky.
La personne respectable nous fit entrer dans un petit salon. Elle était probablement la femme de ce gros boulanger. Elle l’avait attendu sans se coucher. Elle le regardait d’un air d’ennui et de reproche, mais elle n’osait rien dire, essayant par courtoisie de sourire à l’ami français. Elle allait chercher des petits verres. Je sentais d’ailleurs que cela ne lui était pas trop agréable.
— Je viens seulement prendre le clé de la écurie. Je vais montrer à lui les chevaux. Ces belles bêtes, huit… belles… bêtes…
Il s’était assis dans un fauteuil, il était très rouge, mais son excitation de tout à l’heure paraissait un peu tombée. Peut-être avait-il envie de dormir, à présent.
Alors, je dis à la dame que j’étais d’avis qu’il valait mieux ne voir les chevaux que demain, que je l’avais déjà exprimé à Monsieur, et que j’allais prendre congé. Elle me remercia du regard. Elle murmura à son mari quelques mots en anglais, l’engageant, sans doute, à se coucher ; il répondit à peine, je crois que son fauteuil l’avait déjà tout à fait conquis. Je lui tendis une main qu’il serra cependant avec effusion. Mais il ne me retint pas. Je saluai la dame. Je me retirai.
C’est bien un grand hasard si je finis par retrouver mon hôtel ; et quand j’eusse voulu retourner à la maison de mon ami, du diable si je l’eusse pu !…
Le lendemain matin, je m’aperçus que je n’avais plus mon porte-monnaie ; cela me contraria ; il contenait une assez bonne somme. Je l’avais sans doute perdu la veille dans cette soirée. Perdu ? Eh ! oui, perdu… Quoi ? Pourquoi me regardez-vous d’un air malin ? Vous ne supposez pas, je pense, que c’est lui qui m’avait pris mon porte-monnaie ?… Je ne sais même pas pourquoi j’en parle. J’ai perdu, en effet, mon porte-monnaie, ce soir-là, mais ça n’a aucun rapport avec cette histoire, laquelle vous montre seulement combien les Anglais, si calomniés, sont confiants et naïfs. Me mettre dans la main son portefeuille, en pleine nuit, dans une rue déserte ! Il ne me connaissait pas. Quand j’y pense ! Ah ! quel brave homme ! Est-ce que je ne pouvais pas, tout aussi bien, être un voleur ?…
TABLE
| Pages | |
| Le Revenant des Cappuccini | [5] |
| La Soirée perdue | [49] |
| Mon ami de Guernesey | [79] |
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