C’est une admirable ville que Palerme. Elle est située dans un paysage magnifique, et les Espagnols, qui l’ont possédée pendant trois siècles, y ont bâti des monuments majestueux et lui ont imprimé un caractère de rudesse et de grandeur, qui, dans la douceur de ce ciel, et traversé par les molles brises de la mer Tyrrhénienne, prend une étrange saveur.
Il n’est pas besoin d’avoir fait grand chemin dans la cité pour s’y sentir saisi par le prestige du passé. A chaque pas, de vieux palais, dont les portails sculptés s’ouvrent largement sur la rue, découvrent des cours où l’on aperçoit des galeries voûtées et des escaliers de marbre, et l’on rêve à l’époque où des carrosses roulaient à grand fracas sur le pavé, et où des seigneurs haut bottés et des dames en robes à traîne, qui revenaient de la messe, se saluaient cérémonieusement en passant. La petite place des Quattro Canti, qu’entourent des maisons surchargées d’ornements et parées de statues royales, se trouve au centre de Palerme et, du matin au soir, la plus grande animation y règne. Une foule, à la fois vive et nonchalante, où l’on croit retrouver les traits de la fierté castillane et de la volupté arabe, la couvre sans cesse.
A la fin du siècle dernier, je m’étais fixé pour un hiver dans cette ville. Je logeais chez un descendant d’une famille espagnole, de qui les aïeux étaient venus s’installer jadis en Sicile, il signor Herrera, et j’occupais, précisément dans un des palais anciens de la via Maqueda, au deuxième étage, un petit appartement dont les fenêtres, ouvrant sur la rue, me permettaient de jouir, dès le matin, du mouvement des Quattro Canti tout voisins.
De sa lointaine origine espagnole, mon hôte avait gardé une politesse raffinée et discrète qui m’agréait fort. Bien que mon appartement ne fût, en somme, qu’une partie du sien, jamais je ne l’entendais, et je ne le voyais absolument que si je le désirais.
Ma chambre ne contenait rien de remarquable, excepté, peut-être, une lourde table de chêne aux pieds sculptés, une madone en bois doré sur une commode, et, au mur, un portrait ancien, lequel m’avait intéressé dès le premier jour, à cause de la personne qui y figurait. C’était une jeune fille brune, extrêmement jolie, qui portait un habit religieux et dont les grands yeux noirs avaient l’air un peu égaré. La peinture semblait être de l’époque de Louis XIV. Elle était placée en face de mon lit ; il y avait, exactement dessous, un grand fauteuil où je m’asseyais quelquefois pour lire.
J’avais demandé au signor Herrera qui avait été la demoiselle que représentait ce tableau, mais il n’avait pas su me répondre.
Je menais à Palerme une vie assez douce. Je partageais mon temps entre des promenades dans les jardins, qui sont charmants, des flâneries au marché et sur le port, et des visites à la chapelle Palatine, de la beauté de laquelle je ne me lassais pas. J’avais fait la connaissance de quelques étrangers dont l’humeur me plaisait et je les retrouvais, à la fin de la journée, au Corso de la Marine, qui est le rendez-vous des élégances et où l’on aperçoit souvent de fort jolies femmes.
Je connaissais parfaitement toutes les curiosités de la ville, sauf une seule dont on m’avait parlé souvent, mais que j’avais toujours refusé d’aller voir. C’était le couvent des Cappuccini, lequel est célèbre pour ses cryptes remplies de squelettes. Je n’ai guère le goût du macabre, je redoute le cauchemar et j’apprécie les nuits paisibles. Je craignais, si j’entrais aux Cappuccini, d’y éprouver des sensations qui troubleraient ensuite mon sommeil. Cependant, on m’avait tellement rompu les oreilles avec ce couvent et l’on avait mis tant d’insistance à me répéter qu’il était tout à fait ridicule d’habiter Palerme et de n’avoir pas vu cela, qu’un jour où je me sentais les nerfs reposés et l’esprit calme, je m’acheminai vers les Cappuccini.