Il faut gagner les faubourgs. Le peuple qui habite près du monastère vous regarde d’un air un peu moqueur ; il pense certainement : « Encore un étranger qui y va, nous verrons sa figure quand il en sortira… »

En face de la muraille blanche du couvent, j’eus envie de tourner talons et de rentrer tranquillement chez le signor Herrera. Mais puisque, aussi bien, je m’étais aventuré à venir jusque-là, ma foi, je passai la voûte et je parlai au frère portier. On ouvrit une grille, on me fit descendre un escalier et, aussitôt, ce fut épouvantable.

J’étais dans une longue galerie bondée de morts jusqu’au plafond. Le long du mur, une ligne de squelettes, debout, en robes noires, les mains gantées et croisées sur le ventre, semblaient vous regarder passer. A leurs pieds, on voyait des rangées de cercueils vitrés, chacun renfermant une dépouille humaine et, au-dessus de leurs têtes, des niches superposées, de la longueur d’un corps, pratiquées dans le mur et contenant chacune un cadavre. La voûte, aux endroits pleins, supportait des squelettes, en robes eux aussi, qui, accrochés par la taille et penchés sur vous, paraissaient vous fixer en riant d’un rire muet.

Je fus pris d’une horreur qui me sécha la gorge et me donna la fièvre. Un moine me conduisait, marchant devant moi d’un air ennuyé, s’arrêtant quand je m’arrêtais, repartant quand je repartais. Je visitai ainsi plusieurs galeries. Cependant, le premier moment écoulé, cet affreux spectacle prenait je ne sais quoi d’attirant. En même temps que repoussé on était appelé par ces faces de squelettes, et le terrible mystère de la Mort vous saisissait dans ses griffes. Toutes ces orbites vides fixaient le sol comme si elles y avaient découvert quelque chose d’inouï et ces mâchoires étaient entr’ouvertes par un rictus qui vous glaçait les os. On voyait un grand squelette auprès d’un petit, et un crâne sur lequel restait un peu de peau séchée et des cheveux à côté d’un crâne lisse et blanc. Celui-ci dessinait une grimace crispée et atroce, celui-là souriait avec douceur. L’un paraissait réfléchir profondément, l’autre gardait une mine étonnée. Et il y avait les robes, leurs robes, flottant sur les os, vides et faisant des plis, ou toutes ballonnées… Et l’attitude des squelettes penchés les uns sur les autres, confidentiels, secrets, ou bien affectueux et comme fraternels…

Je remarquai particulièrement un corps dont le mouvement était différent des autres. Sans doute était-il attaché autrement. Au lieu de se pencher sur le sol, le front se tenait droit ; on eût dit qu’il levait la tête vers vous ; son épaule gauche était appuyée sur le squelette voisin, lequel était un peu plus petit. Je m’approchai et je lus un nom sur l’écriteau fixé à la robe :

PIETRO CATALA
8 Aprile 1684.

Mais j’étais saturé d’horreur, je fis signe au moine qui me précédait et je remontai parmi les vivants.

Cependant je revis le ciel bleu sans aucune joie, j’avais le cœur inerte, et revenant chez moi, je regardais les gens que je croisais sans pouvoir m’empêcher de penser que tous, un jour, seraient pareils, et moi aussi, à ceux que j’avais vus là-bas. Je ne croyais plus à la vie, elle me faisait l’effet d’une effroyable plaisanterie.


Le lendemain matin, ayant dormi à poings fermés, je me réveillai d’excellente humeur et ne pensant pas plus aux Cappuccini et à leurs lugubres habitants qu’à Jules César ou qu’au Grand Turc. Un rayon de soleil illuminait ma chambre, j’entendais le bruit joyeux de la rue : j’allais jouir encore d’une belle journée et je me promènerais dans de magnifiques paysages. Je songeais, en m’habillant, à aller faire un tour sur le port, puis je pourrais déjeuner dans un restaurant flottant près de la Porta Felice où, sur une terrasse de bois au milieu de l’azur du ciel et de la mer, on mangeait de délicieux coquillages et des pâtes.