Tandis que je tournais dans ma chambre, j’aperçus sur la table une pile de vieux bouquins. J’avais demandé la veille à mon hôte s’il n’aurait pas quelque ouvrage sur Palerme à me prêter : c’était là sans doute ce qu’il avait découvert dans sa bibliothèque. Je m’assis dans le fauteuil qui se trouvait juste au-dessous de ce portrait ancien de jeune religieuse dont j’ai parlé, et je pris le livre qui couronnait la pile pour me mettre en devoir de le feuilleter. C’était un petit in-16, relié en parchemin, et qui était intitulé : Raccolta di fatti rari e strani, avvenuti a Palermo dall’anno 1650 sino alla fine del secolo decimo settimo[1].
[1] Recueil de faits rares et curieux survenus à Palerme depuis l’année 1650 jusqu’à la fin du XVIIe siècle.
Je l’ouvris. Il était bien imprimé sur un papier vergé jauni par le temps et cela me fit plaisir de l’avoir entre les mains. J’y avais déjà parcouru plusieurs anecdotes qui, à vrai dire, n’étaient pas extrêmement curieuses, quand je tombai sur un récit qui m’arrêta. Le voici, ou à peu près, et tel que ma mémoire l’a conservé :
« 1684. — Le 8 avril s’est produit un funeste événement très propre à émouvoir les âmes tendres et dont toute la ville a parlé plusieurs semaines. Un jeune homme de vingt-trois ans, le fils aîné d’un des personnages notables de la ville, Pietro Catala, qui s’était fiancé avec Bianca Belfiore, d’illustre et très ancienne famille, et devait célébrer ses noces le mois suivant, se promenait avec son amante, vers les quatre heures de l’après-midi dans le chemin qui mène à Monréale. Comme ils marchaient à travers la campagne, admirant la beauté du printemps et s’adressant de très douces paroles, un orage d’une violence extrême, et tel qu’il s’en forme en cette saison incertaine, éclata soudainement. Les deux enfants se réfugièrent sous un arbre. Mais le destin très cruel voulut que, presque aussitôt, le feu du ciel, déchirant la nue, fondît sur cet arbre élevé. Pietro fut touché par la foudre et expira. Bianca, désespérée, tomba inanimée près de lui. On les trouva l’un et l’autre étendus sur l’herbe un peu plus tard.
« A la suite de cette terrible infortune, la belle et malheureuse Bianca Belfiore est entrée dans les ordres. Elle a pris le voile le jour même où l’on devait célébrer son mariage avec Pietro Catala. »
Après avoir lu cette page, je me mis à rêver, je répétais en moi-même : Pietro Catala… Il me semblait que ce nom ne m’était pas inconnu. Je finis par le prononcer plusieurs fois à voix haute. Alors, soudain, le couvent des Cappuccini me remonta à l’esprit, je revis ses galeries affreuses et ses rangées de morts et je me souvins de celui qui portait la tête droite et dont j’avais lu le nom et la date suprême sur la robe. Pietro Catala ! A ce moment, j’éprouvai je ne sais quel malaise, je fus pris d’une subite inquiétude, une force singulière me poussa à lever la tête et à regarder le portrait au-dessous duquel j’étais assis. Il me sembla alors que ses yeux égarés me considéraient ardemment. Je ne cherchai point d’explication, je ne pensai qu’à échapper à l’impression pénible que je ressentais. Je me jetai sur mon chapeau, je sortis de la chambre en fermant fiévreusement la porte derrière moi, je descendis l’escalier précipitamment et je ne me trouvai soulagé que dans la rue, au milieu de l’agitation et du bruit de la foule qui descendait vers les Quattro Canti.
J’avais passé une journée troublée, loin du plaisir que j’espérais. Partout, j’avais été suivi par une préoccupation sourde qui ne m’avait pas laissé la tête assez libre pour jouir de ce qui m’entourait. Aussi vis-je avec satisfaction approcher l’heure où je rejoignais presque chaque jour mes amis au Corso de la Marine. Enfin, j’allais pouvoir raconter ce qui m’était arrivé et après, sans doute, je n’y penserais plus. Je fus déçu cependant par la façon dont on accueillit mon histoire. Il me sembla qu’on n’y attachait pas l’importance qu’elle méritait et surtout qu’on ne la considérait pas du point de vue qu’il fallait. Certes, ils admirèrent beaucoup la coïncidence qui m’avait fait rencontrer dans un livre de hasard l’histoire même d’un mort que j’avais remarqué la veille aux Cappuccini, mais ils jugeaient cette coïncidence naturelle : vraiment, elle ne l’était pas. Je quittai donc assez vite mes amis. J’étais mécontent, je venais de m’apercevoir de leur légèreté. Je m’éloignai aussi du Corso ; cette gaieté mondaine, ces parades, ces bavardages, tout cela aujourd’hui me déplaisait, c’était superficiel et d’une insupportable vanité.
Le crépuscule tombait, il allait faire nuit. Pour regagner le centre de la ville, j’avais pris une petite rue presque déserte et je la suivais en réfléchissant. Tout à coup, j’éprouvai une grande émotion. A quelques pas devant moi, lentement, silencieusement, marchait un être dont le seul costume me fit frissonner. Ah ! cette robe noire, flottante et trop large, comme elle était pareille aux vêtements… Mais non ! ce n’était pas possible, j’étais la dupe d’une ressemblance !… J’eus le désir de presser le pas afin de dépasser la forme, et de la regarder au visage, et de me détromper. L’idée absurde de la terreur que j’éprouverais si, au lieu d’une face humaine, je découvrais une tête pareille à celles que j’avais vues hier, là-bas, me cloua sur place. Je ne pouvais plus avancer. L’être s’éloigna, disparut de son pas lent et silencieux, et je me hâtai de gagner, par une autre voie, la via Maqueda, remplie de lumières et de monde.
Pour me distraire et détourner le cours de mes pensées, je passai la soirée au théâtre où l’on jouait une comédie réputée. Mais les sentiments les plus drôles et les jeux de mots les plus achevés ne me déridèrent point ; au contraire, tout cet esprit me parut profondément stupide et il me déplut tellement qu’il me fut impossible d’écouter plus de deux actes. Je sortis donc du théâtre et je repris le chemin du logis. Mais dès que je fus arrivé devant la porte, le souvenir des impressions que j’y avais éprouvées le matin m’envahit et me fit hésiter. J’entrai cependant, je montai le large escalier de marbre et je parvins à l’étage où j’habitais. D’abord, dans ma chambre, je ne ressentis rien. La fenêtre était grande ouverte et la rumeur de la rue montait jusqu’à moi. Pour me déshabiller, je fermai les persiennes, les vitres et les doubles volets. Ainsi, je n’entendis plus qu’un bruit très atténué. Et alors, éclairée par une seule bougie, ma chambre me parut immense. On y voyait des recoins d’ombre inquiétants ; jamais, en me couchant, je n’avais remarqué qu’il y eût autant d’endroits obscurs dans cette chambre. Cela, ce soir, m’était infiniment désagréable et j’eusse voulu fouiller partout, visiter tout, regarder jusque sous mon lit. Longtemps je m’y refusai, trouvant que vraiment c’était trop ridicule… Mais, à la fin, je ne pus résister et je commençai une inspection détaillée de chaque coin, même j’examinai avec fièvre les plus étroits renfoncements, ceux où un petit chien n’aurait seulement pas pu tenir et sous les chaises, et sous la table, et sous le fauteuil… Quand, enfin, il fut de toute évidence qu’il n’y avait absolument personne que moi dans ma chambre, je donnai à la serrure un tour de clef et je me laissai tomber dans le fauteuil, comme accablé. Chose bizarre : ce que je venais d’accomplir, qui aurait dû me rassurer et me calmer complètement, n’avait fait, au contraire, qu’augmenter mon trouble.
A présent, je me sentais tout à fait mal à l’aise, l’impression si pénible que j’avais éprouvée le matin avait reparu ; j’étouffais et j’étais opprimé par je ne sais quelle force inconnue. J’avais la sensation que les yeux du portrait me fixaient encore d’une façon insoutenable et je n’osais regarder ce portrait, j’en détournais mes regards avec une application continue. Près de la porte, il y avait une grande glace ; je craignais de m’y voir. On eût dit que j’avais peur d’y trouver, reflétée à mon côté, une chose qui m’eût effrayé. J’étais là, sur ce fauteuil, plein d’un trouble incroyable, et dont il m’était impossible de comprendre la cause. A la fois brûlant et glacé, j’avais la fièvre, je respirais avec essoufflement et je me sentais délirer.