Je compris qu’il ne fallait pas rester là ainsi et je me couchai, jetant, pour aller plus vite, moi qui suis soigneux, tous mes habits par terre, après m’en être dépouillé hâtivement. J’espérais qu’une fois au lit, je serais plus calme. Je m’allongeai en poussant un soupir. Et je commençai à me tourner et retourner entre mes draps pour chercher le sommeil. Je ne le trouvai pas. J’attribuai d’abord mon insomnie à la bougie que j’avais laissée allumée contrairement à mon habitude. Mais, ce soir-là, j’avais si grand’peur de la nuit, que je ne voulais pas éteindre ; l’idée de me trouver dans l’obscurité m’affolait. Je mis donc mon drap sur mon visage pour empêcher la lumière de m’arriver dans les yeux, et j’appelai de toutes mes forces le repos. Enfin, il vint, mais au bout de combien de temps, je ne saurais le dire.

Je fus réveillé au milieu de la nuit par une angoisse insupportable et par un bruit inconnu, étrange, effrayant, qui me glaça le sang dans les veines. C’était une sorte de frottement sur le parquet, comme si un être eût marché dans ma chambre, marché, non pas ! glissé, d’un glissement absolument particulier et que je ne connaissais pas… J’ouvris les yeux, j’étais réveillé. Mais j’avais mon drap sur la tête et je ne voyais rien. Je distinguais seulement à travers la toile la lumière de la bougie et je n’osais pas soulever le drap et regarder. J’entendais et j’en claquais des dents. Ce n’était pas, ce ne pouvait pas être un être humain, un vivant, qui glissât en faisant ce bruit inouï. Et ce glissement-là n’appartenait pas non plus à aucune bête que j’eusse jamais vue. Ah ! Seigneur ! qui donc, qui donc était dans ma chambre !… Cependant, après un moment qui me parut durer un siècle, le bruit s’arrêta. Ce fut le silence, un profond silence. Sans doute était-il très tard : plus rien ne montait de la rue ; c’était le silence noir, complet, absolu, comme si tout ce qui vivait était mort. Et ce silence, maintenant, succédant au bruit qui m’avait terrifié, m’épouvantait. Je ne bougeais pas, je n’osais, et je sentais une sueur froide couler sur mon front. Cependant, je fus pris d’un invincible besoin de voir, de savoir : il ne me fut plus possible de supporter cette ignorance et cette torture. Alors, je soulevai mon drap et je regardai dans la chambre. Et je vis là, image que je ne pourrai oublier de ma vie, atroce, atroce image ! oui, un de ceux d’hier, un des Cappuccini, agenouillé dans sa robe noire, les bras levés, — ses os, ses doigts de squelette ! — agenouillé devant le portrait !… Et les yeux du portrait étaient tournés vers lui avec douceur, et la bouche du portrait lui souriait !… Je poussai un cri, je m’évanouis.


Quand je revins à moi, il faisait jour. On n’y voyait guère dans ma chambre, car les doubles volets, qui sont d’usage dans le sud de l’Italie, garantissent bien contre la lumière (favorisant les bonnes siestes), mais l’un des volets, incomplètement clos, laissait passer un rais de jour. Il devait être de grand matin, car les bruits de la rue étaient encore épars. Dès que j’eus repris mes sens, je me levai et j’ouvris fenêtres et volets. Une grande clarté envahit la pièce, chassant toute l’ombre. Je poussai un soupir de bonheur en retrouvant le jour. Je m’étais accoudé à la fenêtre ; quelques passants, çà et là, pas encore de voitures… Je réfléchissais à ma nuit, et, en voyant le ciel toujours bleu, le frais soleil du matin et la gaieté des choses, je ne comprenais plus ma terreur. J’allai examiner ma porte, elle était fermée à clef comme hier soir, la clef en dedans : personne n’avait donc pu entrer. Et, puisque, hier soir, j’avais visité à fond ma chambre, que je m’étais assuré qu’elle était bien vide, il avait donc fallu que, cette nuit, j’eusse été victime d’une illusion. Sans doute, encore mal remis de l’émotion de ma visite d’avant-hier aux Cappuccini, et de la surprise que m’avait faite ma lecture de la veille et cette bizarre coïncidence de Pietro Catala, sans doute avais-je eu un fort accès de fièvre dans la soirée et avais-je éprouvé ensuite une hallucination. Mais, vraiment, devant la réalité du jour, devant la fraîche beauté du matin, tout cela s’effaçait, tout cela était remis à sa place, rien de tout cela n’existait plus. Je me tranquillisais de plus en plus en me trempant le visage dans l’eau froide et en entendant le mouvement de la rue augmenter peu à peu. Mais, tout de même, l’émotion que m’avait donnée ce portrait était singulière. Mon Dieu ! c’était un portrait comme il y en a des centaines chez les brocanteurs et il était risible qu’il m’eût valu de telles angoisses. Je ne sais pas pourquoi, même, en le considérant d’abord, je lui trouvais une expression égarée ; il avait l’expression banale d’une femme assez jolie et pas très intelligente. Cependant, tout en raisonnant ainsi, j’étais monté sur mon fauteuil et j’examinais la peinture de près. Il me sembla y distinguer, dans le fond, à droite de la figure, des lettres majuscules ; peut-être était-ce le nom de la dame ? Je descendis du fauteuil, pris une serviette, puis retournai au portrait et me mis à le frotter avec ma serviette. Maintenant que j’avais enlevé la crasse et la poussière du temps, je pouvais lire les caractères. Il y avait là, écrit : Bianca Belfiore.

Bianca Belfiore !…

Je fus frappé de stupeur.

Bianca Belfiore ! La belle tranquillité, dont je jouissais une minute auparavant, s’était soudainement enfuie. Je retrouvais mon trouble et ma peur. Cent idées se heurtaient dans ma tête, toutes plus effrayantes les unes que les autres. Je me rappelais que Bianca Belfiore, c’était le nom de la jeune fille, tel que je l’avais lu hier dans le livre, et je n’étais plus certain du tout d’avoir rêvé cette nuit. Il me fallait cependant une preuve, je ne pouvais pas vivre dans ce doute effroyable, avec l’idée que ce que j’avais aperçu cette nuit était vrai. Il me fallait la preuve que ce n’était pas vrai. J’étais habillé, je descendis sur-le-champ, à la grande surprise du portier qui ne m’avait jamais vu sortir d’aussi bonne heure. Je voulais aller tout de suite aux Cappuccini, revoir le squelette de Pietro Catala, m’assurer qu’il n’avait pas bougé…

Le frère, qui m’ouvrit la porte, prit une figure étonnée. Il se souvenait bien de m’avoir reçu avant-hier et, d’habitude, les étrangers qui étaient venus une fois visiter les Cappuccini n’y revenaient pas. Je descendis dans la crypte et c’est avec un atroce frisson que je passai au milieu des squelettes qui me rappelaient ma vision de la nuit. Le frère me suivait, ne comprenant pas pourquoi j’allais si vite. Je crois qu’à la fin il avait supposé que j’avais perdu quelque chose ici et que je le venais chercher. Ma foi, j’y avais perdu la raison ! Je ne m’arrêtai que devant le corps de Pietro Catala. Je m’arrêtai, je regardai. Puis, je me frottai les yeux. Mais ce n’était pas possible, j’y voyais mal, je regardais cette chose sans vie, ce squelette avec affolement. Il avait changé d’attitude !… Oui, il n’y avait pas à douter, c’était sûr ; je l’avais bien remarqué l’autre jour — c’était même pour cela qu’il m’avait frappé — il portait la tête haute et, en outre, il était appuyé de l’épaule gauche sur un corps voisin. Or, aujourd’hui, il avait, comme tous les autres morts, la tête dirigée vers le sol et il s’appuyait sur l’épaule droite. Je fus pris d’une sorte de tremblement et je demandai, d’une voix frémissante, au moine qui l’accompagnait, si l’on avait touché aux cadavres depuis avant-hier. Il me regarda d’un air interloqué et répondit en secouant la tête : « No signore, no signore, jamais on n’y touche. Mai, mai ! jamais, jamais ! »

Je lui mis une monnaie dans la main. Je m’enfuis.