Je quittai Palerme le matin même.

Je dis au signor Herrera que j’avais reçu une dépêche qui me rappelait immédiatement. Il n’y ajouta pas foi, car il l’eût bien su, toute ma correspondance arrivant chez lui. Je ne voulus pas rentrer dans la chambre. Je chargeai Herrera de faire ma malle et de m’expédier toutes mes affaires à une adresse que je lui donnai.

Avant de partir, je lui avais demandé :

— Vous n’avez jamais rien entendu ici, la nuit ? Il ne vous est jamais rien arrivé de singulier ?

— Non, jamais ! m’avait-il réparti en me regardant avec étonnement.

— Est-ce que vous avez déjà couché dans cette chambre ?

— Non pas, répondit-il. Mais voyez-vous, c’est curieux, cette chambre-là, elle est bien située, elle n’est pas chère et je n’ai jamais pu trouver encore un locataire qui y demeurât longtemps !…

La Soirée perdue

Comme nous flânions un soir dans les rues de Barcelone, la porte violemment éclairée d’un petit café-concert nous attira. Il fallait passer la soirée — et qui savait si pour nous, étrangers, il ne se rencontrerait pas là quelque chose d’intéressant ? — nous entrâmes.

Dans la salle, l’affluence était considérable. Nous ne pûmes nous caser qu’à la galerie, devant une table occupée déjà par deux Espagnols lesquels, accoudés à la balustrade, suivaient le spectacle avec attention. Parmi l’atmosphère étouffante, après chaque numéro, les applaudissements partaient, passionnés… Un public surtout, à ce qu’il semblait, d’employés et de commerçants du quartier, — très peu de femmes, — quant au local, il aurait pu passer, sauf l’absence d’uniformes, pour celui d’un boui-boui de province, en France, dans une ville de garnison ; c’était grand (quatre loges s’ouvraient à la suite de la galerie) et sur la scène, qu’on distinguait à travers un voile de fumée, des chanteuses françaises se démenaient. Une vraie série : gommeuses, excentriques, « réalistes », toutes dégoisant leurs inepties d’une voix insuffisante, avec des gestes monotones et absurdes, et toutes accueillies avec la même satisfaction.