Ce tableau ne nous eût offert que de médiocres sujets de réflexion, mais que les Espagnols si violents, si âpres, pussent se régaler de tels chétifs produits de l’esprit parisien nous frappait, le prestige de la gaieté et du goût français sans doute, prestige qui égare un spectateur comprenant à peine notre langue, et lui fait accueillir de confiance nos pires productions comme des objets d’une élégance suprême… Dans le succès que nous constations, entrait certainement beaucoup de satisfaction conventionnelle. Ou bien encore il allait tout droit, non pas aux chansons, mais aux chanteuses, et celles-ci plaisaient aux hommes d’ici, simplement parce que, étant étrangères, elles contenaient pour eux ce grain de mystère et d’inattendu que toute femme d’un autre pays nous apporte.

Enfin parut sur la scène une chanteuse espagnole : une grande femme laide et mal habillée… Mais dès qu’on l’aperçut, le silence se fit. Elle commença, et, pour nous ce fut une stupéfaction… Puissante et variée, avec des réserves incroyables, les oppositions les plus surprenantes, sa voix impressionnait comme un organe de fauve. Elle chantait des malagueñas, et cela était d’une violence bizarre, passionnée, farouche : cris de bête sous la caresse, plaintes, gémissements, vociférations éclatantes. Elle chantait, et c’était voluptueux et barbare, d’une saveur inconnue et extraordinaire. Étonnés, frissonnants, tout à fait pris par cet art où passait la vie entière d’une race ardente, nous écoutions avec l’âme. D’ailleurs, nous vîmes alors de l’enthousiasme espagnol. Tous les auditeurs s’étaient reconnus dans cette voix ; si, tout à l’heure, des françaises les amusaient, ils venaient maintenant de frémir. Le chant avait touché leurs entrailles. Aussi le plafond aurait pu crouler aux battements des mains, et l’on forçait la chanteuse à recommencer, puis, encore, et encore…

Cependant, les artistes, dans leurs costumes de scène, avaient passé dans la salle. Maintenant elles étaient dispersées, ici et là, aux fauteuils et à la galerie, attablées avec les spectateurs. Et les couleurs crues qui les habillaient, le disparate de leurs accoutrements, rendait le milieu pittoresque. La chanteuse de grande romance, dans une toilette de soirée décolletée, s’opposait au bébé en robe courte et sans taille, la gommeuse et son chapeau énorme, extravagante, toute brillante de faux diamants, contrastait avec les danseuses en petit corsage, jupe de tulle et tutu.

On leur faisait fête. Tout près de nous, un Espagnol en avait invité une, et avec elle il parlait français, à voix très haute : heureux de montrer aux voisins qu’il connaissait Paris, qu’il s’y était amusé. Son air de mauvaise compagnie portait à penser d’ailleurs que de Paris il ne connaissait guère que les trottoirs du quartier Latin : sans doute on l’avait envoyé là-bas étudier le Droit ou la Médecine, et il avait surtout travaillé avec des étudiantes de brasserie, arborant sur le boulevard Saint-Michel des cravates criardes, des complets étonnants, de grosses bagues et son accent de rastaquouère. Pour l’instant il faisait beaucoup de bruit avec la française, une fille fatiguée, à la voix éraillée, qui, avant d’échouer dans ce boui-boui de Barcelone, avait dû rouler un peu partout ; elle lançait des grossièretés en riant très fort : « Alors, nous allons fére la féte ce soir, bébé », lui disait l’Espagnol de sa voix rauque.


Sur la scène, le spectacle continuait. A la chanteuse de malagueñas avaient succédé encore des françaises, puis un couple d’Aragonais, la femme dans un costume qui ressemblait à celui de nos grisettes de 1830 : petits souliers, jupe courte, léger châle en pointe jeté sur les épaules, une haute coiffure ; elle chantait… L’homme, en culotte collante, assis une jambe croisée sur l’autre, accompagnait sur la guitare.

Tous les deux étaient beaux, ils nous avaient intéressés…

Mais bientôt vint un numéro qui nous enleva. Au rythme d’un orchestre de guitares, deux danseuses andalouses s’étaient élancées sur les planches. Elles sautaient, tournaient, bondissaient, avec des ronds de bras et des mouvements de hanches empoignants. L’une, surtout, était délicieuse. Une enfant : quinze ans peut-être, — mais si menue, d’une grâce cependant parfaite. Non point grêle et mal formée encore comme chez nous les filles de cet âge. Au contraire, proportionnée admirablement, déjà faite, fillette d’Espagne fraîche et charmante. Ses gestes ravissaient ; en dépit de toute notre attention à les suivre, impossible d’en noter un qui ne fût pur. Elle courait sur les planches, ses petits pieds avaient des ailes, légèrement ce corps exquis volait sur tout le théâtre, et elle jouait des castagnettes comme un ange. Elle nous parut d’autant plus adorable que sa partenaire était disgracieuse.

Aussi jeune, mais beaucoup plus grande, celle-là était maigre et dégingandée, avec des mouvements disloqués. Sa danse semblait une parodie de sa compagne, mais une parodie d’où ressortait tout ce que l’autre avait de charme… Nous étions enthousiasmés, nous nous exclamions de plaisir… Enfin, après avoir été bissées, les deux danseuses disparurent.

Nous ne pensions plus qu’à les revoir. A en juger par leurs camarades, ces deux danseuses devaient être d’un abord facile. Sans doute, elles aussi passeraient bientôt dans la salle, il suffisait de les guetter pour qu’on n’eût point le temps de nous les souffler.