Nous quittâmes donc notre galerie. Il fallait savoir par quelle porte les artistes arrivaient de la scène : nous découvrîmes le passage dans une buvette attenante, et sur laquelle s’ouvraient les loges. Au fond de la buvette, en face de la caisse, aboutissait un petit escalier tournant, noir, qui paraissait sortir d’une cave ; c’est par là que les chanteuses remontaient. Nous nous y établîmes en sentinelle… Près de la porte, des hommes assez équivoques et quelques filles entouraient un tapis vert, jouant un jeu catalan où le minimum était d’un réal. Le bruit de la monnaie de cuivre et la vue des doigts qui la maniaient sentaient la crapule. Debout derrière les joueurs, nous les regardions. Des femmes, assises aux tables de la buvette, nous lançaient des coups d’œil engageants.
Je liai conversation avec un Français, qui était là et semblait bien connaître l’endroit. L’entretien arriva aux deux jeunes andalouses. Il ne pensait pas qu’on pût les avoir, — car, disait-il, la mère les accompagnait toujours. Un tel détail nous rendit encore plus impatients de les revoir. Mais nous surveillions en vain l’embouchure sombre de l’escalier : elles ne paraissaient pas… Nous écoutions le singulier jargon qui se parlait autour de nous, nous voyions sur le tapis vert inondé de lumière glisser le râteau du croupier, poussant d’une place à l’autre un petit tas de monnaie sale ; de temps en temps, venant du spectacle, un éclat de voix, une note aiguë, arrivait jusqu’à nous, et nous ressentions une impression bizarre de surprise et d’inconnu.
Tout à coup, comme crachée par le trou noir, la grande fille disgracieuse jaillit, avec sa jupe courte et sa robe pailletée. Elle passa vite, maigre, et d’un air provocant de gamine vicieuse. Cela s’était produit si soudainement que nous n’avions pas bougé. L’autre, la toute gracieuse, parut ensuite. Mon Dieu, qu’elles étaient jeunes ! Elles l’étaient autant, ici, tout près de nous, que dans l’éloignement de la scène !… Nous restions immobiles, stupéfaits, incertains sur ce que nous devions tenter. Toutefois le milieu de débauche où nous étions nous enhardit ; il eût été extraordinaire qu’il autorisât ces deux petites danseuses à cultiver leur vertu.
Raymond, s’approchant d’elles, les pria d’accepter de prendre quelque chose avec nous. Il n’y eut point de difficultés. Alors nous repassâmes à la galerie. Elles demandèrent des sorbets. Puis, accoudées à la rampe de fer, elles suivirent le spectacle avec un intérêt enfantin. De temps à autre, elles échangeaient une remarque rapide, spontanée, sur un objet qui venait de les frapper ; elles avaient vu cent fois sans doute les scènes qui se déroulaient à présent sous leurs yeux, mais elles y prêtaient toujours un intérêt amusé, une curiosité de petites âmes neuves étonnées de tout. Elles semblaient ne faire aucunement attention à nous ; seulement, parfois, elles nous lançaient des coups d’œil sournois d’écolières dissipées, elles échangeaient des regards, se poussaient le coude et riaient. La grande fille s’appelait Rosario ; ses coudes appuyés sur la rampe, la tête dans ses mains, son corps mince allongé, elle regardait de ses grands yeux effrontés ce qui se passait sur le théâtre. Puis elle se retournait brusquement vers la petite Dolorida et se mettait à parler très vite, en clignant des yeux ou du nez, nerveuse, ravagée de tics, comme une fillette qui passe à la puberté.
Nous essayions de les faire causer. La petite Dolorida disait qu’elle était allée à Paris ; elle y avait dansé à l’Exposition : Paris était une belle ville… Elle montrait une figure naïve et franche, une bouche délicieusement fraîche, de jolis cheveux noirs, les yeux les plus irréfléchis du monde. Elle nous regardait avec curiosité, jetant des coups d’œil rapides sur nos bagues, sur la chaîne de montre de Raymond, puis elle se retournait du côté de la salle, avec l’air d’un petit chien qu’une foule de choses brillantes autour de lui attirent, qui voudrait pouvoir les voir toutes à la fois et passe de l’une à l’autre avec une charmante vivacité.
Cependant, Rosario, engageait son amie à nous montrer qu’elle savait parler le « francé ». Et Dolorida, avec une mine à peindre et en nous tirant par la manche, disait avec application : « Écoutez, mousieu… voulez-vous donner pour moi, mousieu,… oun frin… oun frin ! » Puis elle demandait si nous soupions : « Souparem ? » Et comme nous avions répondu que oui, elle se levait sans rien dire et disparaissait un instant.
Maintenant nous avions bon espoir. A Paris, les femmes avec qui l’on soupe ne sont pas trop farouches, on peut compter qu’elles ne vous opposeront point une résistance fort sévère… Toutefois, en examinant nos deux compagnes, nous n’osions encore nous croire leurs vainqueurs. Enfin, nous allions voir.
On passa dans une des loges ; celles-ci, le spectacle terminé, devenaient cabinets particuliers ; cabinets peu discrets, le côté, donnant sur le théâtre, restant ouvert et, d’autre part, la porte ne fermant point. On voyait par la baie, la salle, tout à l’heure bruyante et éclairée, à présent vide, obscure et silencieuse. On entendait dans la loge voisine les grands éclats de l’Espagnol et de la chanteuse française.